07/03/2016

Economie

La bulle du crédit est prête à éclater


Les marchés paniquent. Les économistes, les banquiers centraux, les responsables politiques et les barons de la finance ont beau savoir que les fondamentaux de l’économie ne justifient pas ces ventes à tout-va, les marchés s’en fichent.

Ce qui les effraie, ce sont les “inconnus connus” et les “inconnus inconnus” chers à Donald Rumsfeld [référence à la réponse célèbre du ministre américain de la Défense, interrogé en 2002 sur la présence d’armes de destruction massive en Irak]. Dans ce monde où personne ne comprend vraiment les risques, les gouvernements et les banques centrales sont à cours de munitions, et la peur s’autoalimente. Aucun investisseur ne veut être le dernier à lever le camp. Alors ils se ruent tous vers la sortie, en faisant s’écrouler la maison dans leur précipitation.

Il y a de sérieuses raisons de s’inquiéter. Le monde semble plus dangereux que jamais. La dette globale est passée d’environ 100 000 milliards à 140 000 milliards de dollars entre 2007 et 2015. A peu près la moitié se concentre sur les marchés émergents, où, selon le Fonds monétaire international, 3 300 milliards de dollars de prêts ont été excessivement accordés au secteur privé.

Les compagnies pétrolières et minières sont les débitrices d’un quart de la dette totale contractée par les entreprises du monde développé, qui est souvent libellée en dollars. Depuis juin 2014, les cours du pétrole ont chuté de 70 % et les prix des matières premières de 45 %. Les recettes se sont effondrées, les monnaies aussi [contre le dollar], rendant ces dettes en dollars encore plus difficiles à honorer. Les pertes et les faillites sont inévitables. Et elles contamineront les pays avancés par le biais des marchés financiers. Personne ne peut prédire leur gravité, mais on parle déjà de crise au Brésil et en Turquie. Voilà pour les “inconnus connus”.

Mais c’est ce qui se produira ensuite qui fait vraiment peur aux traders. Les autorités politiques, et en particulier les banques centrales, ont transformé le monde depuis [la faillite de la banque] Lehman Brothers [en 2008]. La bulle formée par la dette des marchés émergents a été alimentée, notamment, par les tentatives d’injecter plus de crédits dans l’économie mondiale via des politiques d’assouplissement quantitatif et de baisses records des taux d’intérêt.

Banques de l’ombre

En essayant de stimuler la croissance, les banques centrales ont aussi fondamentalement changé la manière dont la dette est créée. Après le durcissement de la réglementation des banques, les activités de prêt se sont déplacées vers les “banques de l’ombre” – des gestionnaires de fortune et des fonds spéculatifs peu réglementés. “Depuis la crise, quasiment tout le crédit net provient du marché obligataire”, commente le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney.

Alors que le marché des obligations a augmenté de 60 %, pour atteindre 74 000 milliards de dollars, d’autres règles ont découragé les banques de jouer le rôle d'animateurs de marché, c’est-à-dire d’intermédiaire entre les acheteurs et les vendeurs. Résultat : les liquidités se sont asséchées. Si un fonds spéculatif veut vendre des actifs aujourd’hui, il aura bien de la peine à trouver preneur. En conséquence, les prix font les montagnes russes.

Dans ce monde où les taux d’intérêt sont bas, les banques de l’ombre font toutes la chasse aux actifs à haut rendement. Les fonds communs de placement détiennent par exemple 30 % du marché américain des obligations pourries, soit deux fois plus qu’il y a dix ans. S’ils réclamaient en même temps le remboursement de leur argent, cela provoquerait une chute catastrophique des prix qui contaminerait les autres marchés.

Les banques centrales sont tellement inquiètes qu’elles parlent de jouer “les animateurs de marché en dernier ressort”. Ce serait une extension de leur rôle traditionnel de prêteur d’urgence à des banques en difficulté, qui impliquerait d’intégrer des actifs risqués comme les obligations pourries dans leur bilan, mettant ainsi l’argent des contribuables en péril.

Galop d’essai

Pour l’heure, cette possibilité reste théorique. Les banques centrales ne disposent pas des mécanismes nécessaires. En cas de nouvelle crise, et les traders pensent qu’il pourrait y en avoir une prochainement, elles devront improviser une politique à la va-vite, exactement comme en 2008.

N’oublions pas les banques traditionnelles. 

Les nouvelles règles mises en place afin de protéger les contribuables répartissent les pertes entre les détenteurs d’obligations (les marchés, encore une fois). La Deutsche Bank vient d’entrer dans l’œil du cyclone. Les dirigeants politiques laisse- ront-ils le géant allemand s’effondrer ? En comparaison, la faillite de Lehman Brothers aurait l’air d’un galop d’essai. Voilà pour les “inconnus inconnus”. 

Les banques centrales se sont mis une nouvelle idée en tête : le taux d’intérêt naturel est plus bas que jamais du fait des changements fondamentaux survenus dans l’économie mondiale. C’est un prétexte pour justifier des taux bas, voire négatifs, permanents. Il suffit de jeter un coup d’œil à ce qui se produit sur les marchés pour voir que le raisonnement ne tient pas et qu’il peut même s’avérer dangereux. Les taux d’intérêt négatifs compriment les marges des banques et les affaiblissent. Et peut-on vraiment dire d’un marché sur lequel les investisseurs payent pour prêter 6 500 milliards de dollars aux Etats qu’il est fonctionnel ?

La Banque des règlements internationaux [la banque des banques centrales] a peut- être une explication plus sensée. D’après elle, “les taux d’intérêt baissent à mesure que la dette gonfle”. Et en baissant toujours plus ces taux, les banques centrales renforcent “notre dépendance vis-à-vis d’un modèle de croissance alimentée par la dette, modèle qui est à l’origine de la crise”.

Ce ne sont pas les fondamentaux qui effraient les marchés. Ce dont ils ont peur, c’est que ce nouveau monde étrange créé par les banques centrales soit si fragile qu’un simple hoquet le fasse s’écrouler.