19/01/2017

Clear Channel

LES ÉCRANS LED SÈMENT LA ZIZANIE EN VILLE


Depuis leur installation à Bruxelles il y a plusieurs semaines, les écrans digitaux de l’afficheur Clear Channel suscitent la polémique. Absence de permis d’urbanisme, danger pour la sécurité routière, menace sur la vie privée...
Ces nouveaux supports publicitaires qui glorifient l’image animée et renferment parfois des caméras discrètes ne sont pas au goût de tous les citoyens.

Sur les artères de la ville, les images sont nettes et lumineuses. Mais en coulisses, c’est plutôt le triomphe du flou artistique. Depuis quelques semaines, Bruxelles a en effet vu fleurir de nouveaux supports publicitaires sur ses trottoirs : une centaine d’écrans led qui ont relégué le papier et les images fixes au grenier des vieilles pratiques commerciales. Nouvel espace de jeu pour les annonceurs, le digital aiguise la créativité des publicitaires et permet surtout aux marques d’afficher des messages animés et «flexibles» puisqu’ils peuvent être dynamisés, modifiés ou remplacés en quelques clics de souris.
Certes, les écrans numériques ne sont pas neufs dans le paysage belge. Ils égayent les gares et les aéroports depuis quelques années déjà. Mais leur apparition récente sur les trottoirs de la capitale génère aujourd’hui quelques polémiques : collision frontale avec les règles du code de la route, absence de permis d’urbanisme pour certains, caméras intégrées qui défient la vie privée pour d’autres... Les nouveaux supports digitaux qui ont émergé en ville déchaînent les passions et aiguisent les susceptibilités. Et dans ce grand micmac qui mêle les autorités de la Ville, une société privée, la Région de Bruxelles-Capitale, des politiciens et la Commission de la protection de la vie privée, il n’est pas toujours facile de s’y retrouver...

Utiles mais dérangeants

Flash-back. Il y a 15 mois, la société d’affichage Clear Channel décroche le contrat d’exploitation du mobilier urbain de la Ville de Bruxelles, soit plus de 1.000 faces publicitaires déployées dans les abribus et sur des supports autonomes qu’on appelle volontiers des « sucettes » dans le jargon. L’appel d’offres lancé par les autorités communales opposait alors Clear Channel à son concurrent historique JCDecaux pour le renouvellement, l’entretien et l’exploitation du parc existant, mais aussi pour l’installation de 100 nouveaux écrans digitaux de 2 m2 sur les axes les plus fréquentés de la capitale (place Louise, avenue de la Toison d’Or, boulevard de Waterloo, place de Brouckère...).

«Il faut savoir qu’il y a une réelle demande de la part des annonceurs pour ce genre de supports numériques, explique aujourd’hui Michel Jadoul, directeur marketing de Clear Channel Belgium. Mais il y a aussi une demande de la part des autorités communales qui souhaitent s’inscrire de plus en plus dans une stratégie de ‘smart city’. Les villes recherchent de nouveaux moyens de communiquer en temps réel et nos écrans digitaux peuvent leur offrir cette opportunité. Il ne s’agit donc plus d’un support 100 % publicitaire, mais bien d’un nouveau média qui peut être à tout moment utilisé pour diffuser aussi bien des informations culturelles que des messages d’intérêt général comme, par exemple, un gros problème de circulation ou une alerte enlèvement. »

Noble sur le papier, la nouvelle dimension citoyenne de ces écrans digitaux ne doit toutefois pas occulter les problèmes que soulève leur déploiement à Bruxelles, à commencer par la pollution visuelle et l’éventuelle dangerosité qu’ils peuvent représenter pour les automobilistes. Epinglés par l’Institut belge de la sécurité routière (IBSR), plusieurs écrans led semblent en effet être en infraction avec l’article 80.2 du Code belge de la route qui précise : « Il est interdit d’établir sur la voie publique des panneaux publicitaires, enseignes ou autres dispositifs qui éblouissent les conducteurs (...) ou nuisent de toute autre manière à l’efficacité des signaux réglementaires. Il est interdit de donner une luminosité d’un ton rouge ou vert à tout panneau publicitaire, enseigne ou dispositif se trouvant dans une zone s’étendant jusqu’à 75 m d’un signal lumineux de circulation, à une hauteur inférieure à 7 m au-dessus du sol ».

Une simple promenade sur l’avenue Louise conforte d’emblée le malaise ambiant. «Nous ne sommes pas ici face à un problème extrêmement grave de sécurité routière, mais il convient toutefois de tirer la sonnette d’alarme, précise Benoît Godart, porte-parole de l’IBSR. Un automobiliste qui renverserait un piéton à Bruxelles pourrait très bien mettre en cause ces panneaux digitaux, se retourner contre la Ville ou la Région et bénéficier ainsi d’une porte de sortie inespérée. Il est donc grand temps de se demander s’il est vraiment opportun d’installer des panneaux led à proximité des feux rouges dans la capitale. »

Où sont les permis ?

Bizarrement, la question du danger potentiel ne se pose pas de la même façon selon que l’on se trouve au centre ou au sud du pays. En Région wallonne, le ministre de la Sécurité routière Carlo di Antonio a ainsi adressé une circulaire à l’Administration des Routes encadrant, de manière stricte, l’installation de panneaux led le long des voiries régionales avec, notamment, le respect des 75 m vierges de tout écran à l’approche d’un carrefour. Ce qui n’est visiblement pas le cas en Région bruxelloise où le flou artistique subsiste depuis trois mois, au grand dam de la parlementaire Céline Delforge qui s’apprête à interpeller, pour la deuxième fois, le ministre-président Rudi Vervoort à ce sujet. «La totalité des panneaux actuellement installés à Bruxelles contreviennent, et de loin, aux règles élémentaires de sécurité, s’indigne la députée écolo. On peut dès lors s’interroger sur l’apparition de ces panneaux dans notre Région et le danger qu’ils représentent, sauf à prétendre que l’automobiliste ou le cycliste bruxellois dispose d’un cerveau différent de celui de ses voisins wallons. »

Mais ce qui irrite particulièrement Céline Delforge, c’est «le laxisme ou l’incompétence de la Région» (sic) dans ce dossier où il apparaît que Clear Channel a déployé ses nouveaux panneaux sans aucun permis d’urbanisme. La demande d’interpellation que la parlementaire bruxelloise vient d’adresser à Rudi Vervoort pose d’ailleurs la question suivante:«Je souhaiterais que vous m’expliquiez comment il est possible qu’une société privée installe en toute impunité des dispositifs non seulement sans disposer des autorisations de voirie mais en plus en contravention avec les règles du RRU (le Règlement régional d’urbanisme, Ndlr). L’installation des panneaux incriminés a pourtant nécessité des chantiers impliquant d’importantes ouvertures de trottoirs pour raccorder le dispositif au réseau. »

Recours et aménagements

Du côté de Clear Channel, on joue la carte de la bonne foi, en prétendant (naïvement? ) que l’appel d’offres lancé par la Ville de Bruxelles laissait supposer que ces permis existaient déjà dans les tiroirs de l’administration et dispensait donc l’afficheur de toute démarche, ce qui fait sourire aujourd’hui la porte-parole de l’échevin bruxellois de l’Urbanisme : « Clear Channel n’est pas novice dans le secteur, ironise Aline Glaudot. La société fait l’étonnée mais elle savait très bien que certains mobiliers urbains devaient faire l’objet d’un nouveau permis d’urbanisme. Depuis, les demandes de permis ont été introduites et le dossier suit son cours. Mais la décision finale revient toutefois à la Région dont nous suivons l’avis. Certains panneaux ont ainsi été autorisés, d’autres le seront moyennant des repositionnements sur les trottoirs et plusieurs demandes ont été purement et simple- ment refusées. »

Sur les 53 demandes de permis d’urbanisme introduites par Clear Channel pour ses nouveaux supports bruxellois (les abribus n’étant pas concernés par cette contrainte administrative), 25 ont été refusées, si l’on en croit le cabinet de l’échevin de l’Urbanisme de la Ville de Bruxelles. En théorie, ces écrans déclarés illégaux doivent donc être retirés par la société d’affichage... qui a toutefois introduit un recours contre ces refus et maintient donc les supports contestés dans les rues. Bref, la situation est complexe et fera encore l’objet de nombreux aménagements, d’autant plus que la secrétaire d’Etat à la Région de Bruxelles-Capitale en charge de la Sécurité routière veut revoir le règlement en vigueur : « Pour analyser ce phénomène finalement assez récent, il y a actuellement une concertation en cours entre mon administration (Bruxelles Mobilité) et l’administration de l’urbanisme (Bruxelles Développement Urbain), explique Bianca Debaets. Vraisemblablement, il y aura des adaptations à la réglementation qui pourrait devenir plus stricte, notamment pour mieux encadrer ce phénomène de panneaux led avec des images en couleurs et en mouvement. Les propositions arriveront prochainement sur la table du gouvernement.»

Souriez, vous êtes filmés

Depuis les deux premières polémiques relatives à la sécurité routière et aux permis d’urbanisme, une autre controverse s’est ajoutée au délicat dossier des écrans digitaux à Bruxelles, s’attardant cette fois sur la protection de la vie privée. A nouveau levé par la députée écolo Céline Delforge, le lièvre des caméras intégrées aux panneaux numériques a en effet suscité une vague d’indignation parmi les allergiques au flicage publicitaire et une «opération commando» de masquage des écrans a même été menée par un collectif anti-pub. « Je me suis un jour aperçue que certains supports digitaux renfermaient des mini-objectifs très discrets, raconte la parlementaire bruxelloise, et ceci sans que cela soit mentionné nulle part sur la structure. Ces panneaux posent de nombreuses questions au regard du respect de la vie privée, de l’utilisation des données qui découlent des images enregistrées et de leur éventuelle transmission via les réseaux sociaux. Visiblement, le citoyen n’est pas protégé dans l’espace public et on a l’impression qu’on vit dans une république bananière...»

Chez Clear Channel, on relativise le « problème », stipulant que l’ajout de caméras aux écrans digitaux fait partie de l’évolution des mœurs publicitaires. «Sur les 100 écrans digitaux que nous avons installés à Bruxelles, seuls 10 d’entre eux sont tactiles et ont une caméra intégrée, précise le directeur marketing Michel Jadoul. Le but n’est absolument pas de filmer ce qui se passe en continu dans la rue comme c’est le cas avec les caméras de surveillance, mais bien de mener de temps à autre des opérations ludiques en jouant avec la réalité augmentée et les effets miroir. Nous n’avons d’ailleurs pas d’espaces de stockage vidéo et, de toute façon, nous ne pourrions rien faire de ces images. Avec ces écrans tactiles, nous voulons simplement égayer le quotidien des gens qui demandent plus de créativité et plus d’interaction dans la publicité. Ces caméras ne sont activées que pour des opérations ponctuelles au cours desquelles le passant est informé qu’il est filmé. Bref, il faut arrêter de voir le mal partout pour Clear Channel ....»

Une prise de position qui n’émeut guère Céline Delforge : « Moi, je ne marche pas à la confiance, rétorque la députée écolo. Clear Channel est une société commerciale qui vit de la publicité et qui se moque de l’intérêt collectif. Or, on sait que les annonceurs recourent au neuromarketing et que les images filmées peuvent donc être utilisées à des fins publicitaires. Mais ce qui me surprend le plus, c’est que les autorités laissent faire et qu’on ne vérifie pas si toutes ces pratiques sont conformes à la loi ou pas. Visiblement, les rentrées publicitaires priment sur le respect de la vie privée des citoyens et de leur sécurité en ville. »

Pas d’atteinte à la vie privée

Selon le journal Le Soir, les nouveaux supports déployés par Clear Channel rapporteraient deux millions d’euros par an à la Ville de Bruxelles, ce que la société d’affichage refuse de confirmer. De quoi se montrer plus conciliant dans la gestion de ce dossier délicat?

Quoi qu’il en soit, la Commission de la protection de la vie privée ne semble pas alarmée par le déploiement de ces quelques écrans digitaux avec caméras intégrées. « Nous avons été contactés par Clear Channel à ce sujet, répond Sarah Boulerhcha, responsable communication de cet organe indépendant. L’entreprise veut obtenir des réponses à ses questions et semble de bonne volonté à faire les choses dans les règles. Le dossier est en cours, mais nous ne voyons pas, dans un premier temps, de problème majeur avec ces caméras car elles ne filmeraient que les personnes qui entrent en interaction avec elles. De plus, les images ne seraient en aucun cas stockées quelque part. C’est une interaction ‘en direct’, tel un effet miroir. C’est ce que nous avons d’ailleurs répondu aussi à la Ville de Bruxelles qui nous a également posé la question sans toutefois demander un avis officiel. A partir du moment où les personnes filmées sont informées de cette interaction et qu’elles marquent implicitement leur accord en jouant le jeu, il n’y a aucun problème à nos yeux. »

De quoi permettre à Clear Channel de se concentrer désormais sur les deux premiers dossiers sensibles : les permis d’urbanisme refusés et les éventuels problèmes de sécurité routière..