02/03/2018

LE CONSUL ET LES ESPIONS DU KGB

Un ancien consul de Belgique au Maroc sera jugé le 7 mars à Bruxelles, pour avoir été un agent double du KGB durant dix-sept ans. Selon ça version des faits, c'est dans le but de rapprocher les peuples.... Il risque vingt ans de prison. Une histoire d’espionnage, de la Russie soviétique et de diplomatie à l’ancienne.



Espion Russe
Espion Russe avec un passeport belge


Pol ou Paul Grégoire a 87 ans et pas de remords. Diminué physiquement, il vit aujourd’hui en France et n’en- tend pas se présenter à son procès, devant le tribunal correctionnel de Bruxelles. « Je suis vieux et impotent, je ne me déplacerai que si c’est indispensable, nous explique- t-il par téléphone, depuis son lieu de retraite, du ton assuré de celui qui a gardé toute sa tête. Mais c’est une affaire si vieille qu’elle n’a plus de sens ! Toute cette histoire s’est déroulée il y a vingt-cinq ans. Il faut se remettre dans l’atmosphère de l’époque, le mur de Berlin tombait, les temps étaient à la Perestroïka. C’était la guerre froide. »

A cette époque, à la fin des années 1980, la Belgique est un nain politique qui présente de l’intérêt pour l’ogre encore soviétique et son puissant service de renseignement, le KGB. Pol G., lui, est un diplomate aguerri, homme de l’ombre des chancelleries quand il s'agit d'être un traitre. Ses intérêts et ceux de Moscou vont se rejoindre. Ce que PolG assume de A à Z. Il sera jugé le 7 mars, sur citation directe du parquet fédéral, pour crime contre la Sûreté de l’Etat. Il encourt vingt ans de prison.

Homme élégant et raffiné, Pol G. entre au ministère des Affaires étrangères en 1969. Ce père de cinq enfants a travaillé au sein de nombreux consulats pour la Belgique. Passé par les ambassades en Guinée, au Sénégal et au Zaïre (ex- République démocratique du Congo), il devient consul en fin de carrière. Son rôle au sein de ces bouts de royaume à travers le monde : la gestion du personnel et la délivrance de visas pour la Belgique. Après un intermède de plusieurs années en France, le voilà nommé, pour sa fin de carrière, comme vice-consul à Casablanca. C’est là qu’il noue les amitiés qui lui vaudront de tels ennuis, vingt-cinq ans plus tard.

Acte I. L’ami soviétique
Déjà, à Conakry (capitale guinéenne), il est le voisin de l’ambassadeur de l’URSS, invité à ses réceptions. Et à Casablanca, il fait la connaissance d’un certain Oleg Bovine. Cet homme se prétend attaché au consulat général d’Union soviétique à Casablanca. Ils parlent, de tout et de rien, apprennent à se connaître. « Nous nous sommes revus maintes et maintes fois, c’était un homme sympathique, très sociable et très habile. Une véritable amitié s’est nouée », a raconté Pol G. aux enquêteurs qui l’interrogeaient en 2012. « Par habile, je veux dire qu’il m’a recruté sans que je m’en aperçoive... »

Bovine se présente au consul belge comme ancien sportif de haut niveau, ayant déjà participé à des Jeux olympiques. Parfait francophone, il ne s’affiche pas comme agent du KGB. L’amitié perdure jusqu’au jour où, selon Pol G., la conversation est amenée sur une liste de personnes interdites de visa en Belgique. « Oleg Bovine semble intéressé et me questionne avec plus d’insistance sur cette liste. Il me demande de la lui communiquer. » Alors, pendant quelques mois, Pol G. remet la liste actualisée à Bovine, sous forme de microfiches. Toujours aucune réaction par rapport à une manipulation ? « Dès que j’ai remis les microfiches la première fois, je me suis douté qu’elles pouvaient servir aux renseignements soviétiques. J’étais conscient qu’il s’agissait d’un délit. »

Pourquoi alors avoir remis ces documents confidentiels ? La réponse étonne. « J’espérais une amélioration des contacts et relations avec l’URSS en pleine période de rapprochement avec l’Ouest », précise le prévenu aux enquêteurs. « Par ce geste, je pensais pleinement pouvoir améliorer les relations entre nos pays. Mes motivations n’étaient pas financières. Je pense avoir été piégé par l’amitié et la sympathie d’Oleg Bovine. » Comment ont été utilisées ces microfiches ? On ne le sait pas : le Soviétique, inculpé et renvoyé, lui aussi, devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, n’a jamais pu être entendu et fera défaut lors du procès.

Ne reste, dès lors, que la version de Pol G., qui donne cet éclairage supplémentaire : peu après l’épisode des micro-fiches, il confie à son camarade Bovine qu’un jour, quand il travaillait en Guinée, on avait cherché à lui payer 150 000 francs belges (3 700 euros aujourd’hui) contre la délivrance d’un passeport diplomatique. Somme qu’il a, proclame- t-il, refusée. « Lors de notre rencontre suivante, Oleg Bovine m’a demandé si j’étais en mesure d’effectuer cette livraison de document, pour une personne qu’il me désignerait. J’ai accepté. J’étais donc d’accord de lui remettre le passeport qu’il m’aurait “commandé”. » Ensuite, le Soviétique annonce à l’imprudent consul belge qu’il est muté et que son remplaçant prendra contact avec lui. Fin du premier acte.

Acte II. L’espion belge
Le deuxième acte peut débuter en 1992 : Viktor Ekine, successeur d’Oleg Bovine, entre en scène. « Il avait une autre personnalité et était très strict au niveau des mesures de sécurité », pointe Pol G. Ekine lui demande un passeport belge. Le chancelier du consulat de Belgique à Casablanca s’exécute et le lui remet contre la somme de 150 000 francs belges. Pour toucher cet argent, Pol G. a dû signer un reçu, sous un faux nom, a-t-il reconnu.

La manigance n’en reste pas là : Pol G. falsifie un autre passeport belge. « J’ai fini par accepter pour respecter les engagements pris avec Oleg Bovine, toujours sur la base de l’amitié qui nous liait. Je n’ai rien demandé ni reçu en contre- partie. » Nous sommes en 1992, Pol G. a alors 62 ans et il décide de démissionner de son poste. En 1993, il reviendra à Casablanca à la demande de Viktor Ekine, qui le rétribuera, selon le parquet fédéral. Pour quelle mission ? Entrer au consulat de Belgique et, en l’absence de son ancienne secrétaire, changer la photo de l’un des deux faux passeports qu’il avait préparés. Ce qui fut fait, mais pas sans conséquences. « J’ai été viré du consulat manu militari, sur ordre du consul général de l’époque. »

En effet, depuis Bruxelles, la hiérarchie des Affaires étrangères s’inquiète. Le 18 avril 1994, Pol G. est entendu dans le cadre d’une enquête administrative interne menée par l’Inspection des postes diplomatiques. Il est soupçonné d’avoir délivré des visas dans des conditions opaque à des personnes ne dépendant pas de ses circonscriptions. Et sans en aviser l’Etat. Un dossier est monté contre lui et des chanceliers confirment les soupçons, sur procès- verbal.

Mais Pol G. ne s’arrête pas là. Tout frais retraité, il continue à fréquenter Victor Ekine. Il mène grand train de vie. Se fait à nouveau inviter à Casablanca, mais aussi à Barcelone, à Rome, à Bruxelles. Il se fait payer les voyages, les dîners. Il joue à l’espion. « En arrivant au lieu de rendez- vous fixé à Barcelone, Viktor Ekine m’engueule en me disant deux choses. La première, c’est que je l’ai approché sans respecter les mots de passe établis. La seconde, c’est que l’endroit de rencontre est trop proche du consulat des Etats- Unis d’Amérique. » L’agent du KGB lui demandait toute une série de « renseignements administratifs, rien d’illégal selon moi ». En vrac, des renseignements sur la filiation en Belgique, le calcul du chiffre du numéro national. Impossible à vérifier, bien sûr.

Année après année, les agents du KGB en contact avec Pol G. se succèdent. Valeriy Shilov, puis Anatoly Romantsov le rencontrent régulièrement. Avec ce dernier, ils se voient à Anvers, mangent un moules-frites, échangent des infos sur les modalités d’inscription des étudiants en Belgique, sur tout et n’importe quoi. Impssible évidemment de vérifié les dire de Pol. Et le stratagème dure des années, jusqu’en 2006. En tout, dix-sept ans de collaboration avec l’URSS, puis la Russie.
« Comme vous, je me pose la question de savoir pourquoi les Russes ont continué à avoir des contacts avec moi après mon départ à la retraite. Je pense qu’une de leurs volontés était de me garder sous contrôle pour éviter que je ne dénonce les faits. »

Epilogue.
Le tribunal correctionnel. Finalement, l’espion reconnaît formellement toute une série de faits. Avoir entretenu des « contacts officiels, semi- clandestins et clandestins réguliers avec des Russes dont je savais pertinemment qu’il s’agissait d’officiers de renseignement ». Avoir fourni un travail d’expertise et transmis des notes d’analyse sur la législation belge. Avoir communiqué des courriers et livré des microfiches contenant le listing des personnes interdites de visa en Belgique. Avoir délivré des passeports falsifiés et frauduleusement modifié un dossier de Casablanca, où il ne travaillait pourtant plus.

Pour des raisons qui restent mystérieuses, l’affaire a mis des années à éclater. Ce n’est qu’en 2012, alors que Pol G. est déjà octogénaire, que la Sûreté de l’Etat dénonce les faits au procureur fédéral. Et que l’ancien consul est interrogé, puis inculpé. Alors pour quoi avoir tant attendu des années pour dénoncer les faits, un silence coupable de la Sûreté de l'état ? Bizarre ...

Aujourd’hui, à 87 ans, Pol G. ne craint qu’une chose : que ses proches apprennent les faits. « Ma famille n’est pas au courant, beaucoup de collègues de l’époque non plus. J’ai agi seul. J’avais des contacts avec les personnes qui sont citées avec moi, il s’est noué des liens d’amitié à une époque où les relations avec Moscou n’étaient plus une menace. Après, de fil en aiguille, on va trop loin... » Interrogé par nos soins, son avocat, Laurent Kennes, considère que les faits relèvent « du délit politique. Donc de la cour d’assises. Ce procès n’a plus de sens, les faits sont trop anciens. On va les juger dans un contexte géopolitique qui n’est plus le même qu’aujourd’hui. »