12/04/2018

Enquête sur les mercenaires en Syrie

Une armée russe fantôme

L’attaque américaine à Deir Ez-Zor début février a révélé la présence de nombreux mercenaires russes en Syrie. Le site d’investigation russe The Bell a mené l’enquête pour en savoir plus sur ces mystérieux volontaires russes.

La SMP Wagner et sa participation à la guerre en Syrie ont été mentionnées pour la première fois en octobre 2015 [période d’entrée en guerre de l’aviation russe] par le site d’information de Saint-Pétersbourg Fontanka. Vadim Goussev et Evgueni Sidorov, dirigeants de la société de sécurité privée Moran Security Group, auraient formé, en 2013, un groupe de 267 “contractuels” afin de “protéger les gisements et les installations pétrolières” dans la Syrie en guerre. Ce détachement a été baptisé Corps slave. Ses membres ont par la suite fondé le groupe Wagner, qui aurait d’abord pris part aux opérations militaires à l’est de l’Ukraine en soutien aux indépendantistes du Donbass et aurait participé au désarmement des bases militaires ukrainiennes en Crimée. Selon les enquêtes de plusieurs médias, les entraînements des combattants de la SMP se déroulent à Krasnodar [dans le sud de la Russie] sur le polygone militaire de Molkino, actif depuis la mi-2015. D’après le journal russe RBK citant une source proche des opérations, en 2016, entre 1 000 et 1 600 mercenaires de Wagner se trouvaient en permanence en Syrie suivant le niveau de tension du conflit.

D’après différents médias, le fondateur du groupe Wagner serait Dmitri Outkine, alias Wagner. Officier de réserve, il commandait jusqu’en 2013 le 700e détachement d’intervention de la 2e brigade des forces spéciales du GRU.

RBK a estimé le coût de fonctionnement du groupe Wagner entre 5,1 et 10,3 milliards de roubles [entre 72 millions et 146 millions d’euros] par an. Ce qui inclut les salaires, l’entretien de la base, l’hébergement et le ravitaillement. Plus les dépenses périodiques en équipement chifrées à 170 millions de roubles, et les compensations aux familles des défunts, qui atteindraient, suivant les estimations les plus basses, un total de 27 millions de roubles. Les soldats du groupe Wagner, sans aucun statut officiel, seraient payés en liquide, tandis que les achats d’armes et de munitions sont couverts par le secret défense.

Cuisinier de Poutine.

Selon les sources de RBK, le groupe serait financé par le gouvernement et des “hommes d’affaires haut placés”. À l’été 2016, Fontanka écrivait que depuis 2014 Outkine (Wagner) avait été vu à différents endroits de Russie en compagnie de personnes travaillant pour le restaurateur pétersbourgeois Evgueni Prigojine, surnommé “le cuisinier de Poutine”. Il n’y a pas de preuves directes du soutien financier de Prigojine au groupe Wagner. Mais il s’est néanmoins avéré que le cargo Kazan 60, qui, d’après Reuters, livrait des containers en Syrie, avait appartenu à la société ACP avant d’être racheté par la marine militaire russe. Or Prigojine est lié à une société du même nom qui a remporté plusieurs appels d’offres du ministère de la Défense pour assurer le nettoyage de leurs sites. 

L’homme d’affaires Evgueni Prigojine est l’un des premiers bénéficiaires des marchés publics russes dans divers domaines. D’après les estimations de RBK, la somme des contrats publics de Prigojine s’élevait, en 2015, à 70 milliards de roubles, tandis que l’année précédente elle avait modestement plafonné à 575 millions. Or c’est en 2015 que le groupe Wagner aurait été formé. Fin 2017, Dmitri Outkine a pris la tête de la branche restauration de Prigojine en devenant directeur général de la société Concord Management & Consulting. Prigojine serait par ailleurs lié à la création et au financement de la “fabrique de trolls” de Saint-Pétersbourg, accusée en 2017 par les États-Unis d’ingérence via les réseaux sociaux dans la présidentielle américaine (Prigojine lui- même a démenti les faits).

En décembre 2017, lors de sa visite surprise sur la base aérienne de Hmeimim, Vladimir Poutine a annoncé solennellement le début du retrait des soldats russes de Syrie. À ce moment-là, les pertes de l’armée russe en Syrie s’élevaient officiellement à 41 morts. Mais d’après les données de Reuters, pas moins de 131 Russes auraient trouvé la mort sur à peine neuf mois de l’année 2017 (contre 16 officiellement). D’où vient ce chiffre ? L’agence britannique a eu accès au certificat de décès du citoyen russe Sergueï Poddoubny délivré le 4 octobre 2017 par les services consulaires de l’ambassade de Russie en Syrie. Le certificat porte le numéro 131. La numérotation de pareils documents est annualisée, a-t-on expliqué au consulat. Ce qui signifie que le numéro de chaque certificat indique le nombre de morts enregistrés par le consulat depuis le début de l’année. Le consulat a également déclaré ne pas être chargé de l’enregistrement des décès de l’armée. Les membres du groupe Wagner ne sont pas assimilés à des soldats de l’armée régulière. Il ne fait donc aucun commentaire sur les pertes du groupe.

Loi sur les SMP. 

Le mercenariat est interdit en Russie. Les militaires ne peuvent travailler que pour le compte de l’État. Le Code pénal prévoit jusqu’à sept ans d’emprisonnement pour la participation à des confits armés sur le territoire d’un pays tiers, et jusqu’à quinze ans de prison pour recrutement, formation et rémunération de mercenaires. Cela fait de nombreuses années que la Russie tente de légaliser les sociétés militaires privées. La dernière initiative en ce sens date de janvier : Mikhaïl Emelianov, vice-président de la commission parlementaire pour la construction législative et étatique, a déclaré que le projet de loi sur les SMP serait examiné par la Douma dans un délai d’un mois.

Cette loi permettra aux combattants des SMP de participer à des opérations contre-terroristes à l’étranger, ainsi que d’assurer la protection de sites comme les gisements de gaz et de pétrole tout en bénéficiant de certains droits et avantages prévus pour les militaires de carrière.


The Bell, comme son nom
ne l’indique pas, est une jeune publication en ligne russophone. Axée sur le monde des afaires, elle a été fondée en juin 2017 par la journaliste Elizaveta Ossetinskaïa, qui fut successivement rédactrice en chef des journaux économiques russes d’obédience libérale
RBK, Vedomosti et
la version russe de
Forbes