Affichage des articles dont le libellé est criminel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est criminel. Afficher tous les articles

28/07/2018

En Espagne les mafias des produits de la mer font la loi

Sans permis, des groupes organisés braconnent, souvent de nuit, mollusques et crustacés en dépit des garde-côtes. Pour un négoce qui rapporte tres gros.



Ma villa sur la plage je me la suis offerte avec l’argent et des couteaux”, me raconte Ramón (son nom a été changé), l’un des plus gros braconniers de Galice. Il assure qu’en une nuit il avait réussi à pêcher 140 kilos de ces mollusques. Ramón est né, a grandi et vit ici, dans les Rías* Baixas [une grande partie de la côte ouest de Galice], où nous discutons à la terrasse d’un bar tandis que la pluie tambourine sur le store. “J’ai commencé à rapporter des fruits de mer à 8 ans. Je suis fils de marin et j’ai dû commencer à gagner ma vie très tôt.” Mais il a choisi de le faire sans permis : il pêche et vend ses produits en toute illégalité. C’est un braconnier. Outre les couteaux, il pêche aussi les coquilles Saint-Jacques et les étrilles.
En apnée ou avec une bouteille. “Quand je plonge, j’ai une voiture qui surveille les alentours et une autre personne qui attend sur place. Une fois, j’ai plongé pendant six heures d’affilée sans bouteille.” Dans les années 1990, le braconnage lui a rapporté des millions de pesetas. Il s’est acheté une villa, un appartement à La Corogne et un autre à Saint-Jacques-de-Compostelle. “Le principal, c’est de garder la tête froide. Je suis toujours en train de regarder dans mon rétroviseur. Si je vois la même voiture trois fois, je prends la tangente et je ne plonge que la nuit, vers 3 heures du matin. Nous sommes quatre ou cinq personnes, très organisées.”

Un combat acharné. À tel point que la garde civile et les garde-côtes de Galice livrent un combat acharné depuis plusieurs années contre ce qui est en train de devenir une véritable mafia. L’autre mafia des côtes de Galice [la première étant celle de la cocaïne]. Selon les données du ministère de la Mer galicien, 73 149 kilos de fruits  de mer pêchés illégalement ont été saisis en 2016. L’an dernier
ce chiffre a atteint les 175 074 kilos. “Nous avons un problème en Galice, il faut le reconnaître, mais je tiens à dire que la situation n’est pas dramatique, estime Lino Sexto, sous-directeur général du Service des garde-côtes de la région. “Nous commençons à remédier à un problème qui est très ancien et contre lequel il est très difficile de lutter.” Aucun braconnier ne s’est jamais retrouvé derrière les barreaux. “Ça ne les dérange pas de payer les amendes, et certains se sentent intouchables”, ajoute Lino Sexto.

À Muxía, un petit village de la Costa da Morte, Moncho do Pesco, un ramasseur de pouces- pieds à la retraite, raconte que les braconniers arrivent sur des hors-bord aux moteurs très puissants et que, en plongeant, ils “nettoient les rochers sous l’eau. Ils prennent la moitié de ces crustacés. Ils peuvent se faire 6 000 euros en une nuit et sortent une nuit sur trois. Je vous laisse faire le compte.”

Suso est chargé de la surveillance du littoral pour la corporation San Telmo de Pontevedra. Les corporations de pêcheurs en Galice sont censées organiser des gardes pour éviter le braconnage. Cet engagement n’est pas toujours respecté et, quand c’est le cas, les pêcheurs ne peuvent pas faire grand-chose. “C’est une mafia.” Suso est très en colère et ne cesse de crier tout en détachant son bateau dans le port de Campelo. “Ils ont mis le feu à ma voiture il y a un mois, et la semaine dernière ils ont cassé les phares de la nouvelle. Hier, ils m’ont agressé et pété les lunettes. Je vais te dire : ils sont pires que des narcotrafiquants”, lance-t-il en mettant  fin à la conversation.
En Galice, il y a des braconniers qui se contentent de quelques kilos de crabes dont des étrilles pour arrondir leurs fins de mois, mais au-dessus d’eux des groupes brassent des milliers d’euros et vendent des tonnes de coquillages, surtout des palourdes, des [saint-jacques] et des couteaux, qui rapportent le plus et peuvent être consommés toute l’année. “Ces groupes sont très organisés, ils gagnent beaucoup d’argent et ne s’en cachent pas. Ils ont des voitures de sport, des grosses cylindrées et ils s’achètent des appartements. Comme s’ils étaient des narcos, explique un pêcheur, membre d’une corporation de la côte. Et c’est d’ailleurs le cas pour certains. Ils trafiquent aussi bien les fruits de mer que les cigarettes et la drogue.” “Le problème, c’est que la majorité des gens savent qui ils sont, explique Lino Sexto. Le braconnage est toléré en Galice. Ces gens ne se cachent pas, au contraire, ils aiment en mettre plein la vue.” Moncho do Pesco, à Muxía, sait très bien qui sont les braconniers. “Mais que voulez-vous que j’y fasse ? Je ne vais pas me battre avec eux ! C’est pas mon travail.” À La Corogne, les braconniers vendent leurs pouces- pieds dans les rues de la ville. Et tout part en moins d’une matinée.
Ces organisations n’ont aucun mal à placer leur marchandise.

Javier (dont le prénom a de même été changé) pêche aussi sans autorisation. Contrairement à Ramón, il ne fait pas dans le commerce de gros. “Je veux juste gagner ma vie. Je ne fais rien de mal. Je travaille, c’est tout. Les garde-côtes n’ont rien à me reprocher. Si certains braconniers sont violents, la plupart d’entre nous sont des honnêtes gens qui veulent seulement pouvoir nourrir leur famille.” Dans le port de Marín, à côté de la ville de Pontevedra, Enrique Rodríguez, [autre agent] du Service régional des garde-côtes, nous invite à monter à bord du Irmáns García Nodal, un des bateaux qui surveille les braconniers. Tout en rebondissant sur les vagues de la ría de Pontevedra, Enrique Rodríguez explique que “le service compte huit bases tout le long de la côte, [avec] des pêcheurs qui prennent beaucoup de risques. Ils nous donnent tout le temps des informations : qui va sortir ce soir, qui pêche sans permis. Nous avons toute confiance en eux.”

Ce qui est frappant, comme le dit Ramón, c’est que l’information circule dans les deux sens. “Je connais les heures et les jours exacts où les garde-côtes vont sortir en mer. Nous avons des gens à nous chez eux. C’est pas un problème”, s’amuse-t-il. Et, s’ils sont repérés, ils ne risquent pas de se faire prendre : les braconniers ont les moteurs les plus puissants de l’estuaire. “Il faut mettre l’accent sur les circuits de distribution. C’est la seule solution”, affirme Lino Sexto. Car les organisations de pêche illégale n’ont aucun mal à placer leur marchandise. “Je vends aux meilleurs restaurants de La Corogne et de Saint-Jacques-de-Compostelle. Si je te disais leurs noms, tu ne me croirais pas, raconte Ramón. Je leur donne ce qu’ils me demandent et ils mettent la facture au nom d’un ami pêcheur officiel.” Nous sommes dans un restaurant des Rías Baixas. À la fin de notre conversation, il se lève et me montre l’aquarium vide où devraient se trouver les fruits de mer. “Tu sais pourquoi il est vide ?” C’est le serveur qui répond : “Parce que ça fait un mois que tu ne nous rapportes rien.” Ils éclatent de rire.

Dans l’une des nombreuses corporations de pêcheurs de la Costa da Morte, personne ne veut parler. Les uns après les autres, les hommes refusent de se laisser interviewer dès qu’ils apprennent que c’est au sujet du braconnage. Après une dizaine de refus, un pêcheur finit par s’approcher en chuchotant et demande à rester anonyme. “Tu veux savoir pourquoi personne ne veut parler ? C’est parce que la plupart d’entre eux en croquent. Ils sont aussi braconniers.” C’est ce qu’on appelle le braconnage interne. “Cela représente 95 % des saisies et du problème, dit Lino Sexto. Il y a un sérieux problème avec la limite de prise quotidienne, les tailles minimales de capture et les périodes d’ouverture et de fermeture de la pêche.” Notre pêcheur de la corporation de la Costa da Morte, Moncho do Pesco, poursuit : “Tout le monde enfreint la loi et fait ses petites affaires. Il n’y a pas d’accord ni d’entente. C’est typique de la Galice. Donc tout le monde ferme les yeux sans dénoncer personne parce que chacun à quelque chose à se reprocher.” 

“Il n’y a pas de véritable prise de conscience du problème”, ajoute Lino Sexto. Et Ramón de conclure : “Rien n’a jamais été fait sérieusement pour changer les mentalités. Si on faisait vraiment les choses correctement, si on formait et éduquait les pêcheurs de fruits de mer, le problème serait réglé en deux jours.”

Jusqu'a 2 ans de prison

Comme toutes les pêches, celle des fruits de mer est fortement réglementée le long des côtes galiciennes, très découpées, avec des estuaires où remonte la mer. Chaque année, le gouvernement autonome de la région fixe des périodes d’interdiction – notamment pour les espèces menacées –, des calibrages minimaux pour certains crustacés et mollusques, et délivre des permis de pêche.

Le règlement établit également des contrôles sur la toxicité des produits. Dans le nouveau Code pénal de 2015, la pêche illégale, jusque-là simple infraction passible d’amendes, est devenue un délit faisant encourir de “six mois à deux ans de prison”, notamment pour les récidivistes, rapportait cette année-là le quotidien régional La Voz de Galicia. Ce qui n’a pas stoppé les “mafias des fruits de mer”.

23/01/2018

Quand les banquiers et les criminels se côtoient dans les cofee-shops en Hollande


Finance


Alors que le Parlement néerlandais doit se prononcer sur la proposition de loi pour légaliser le cannabis, Investico a enquêté sur les intérêts fnanciers des cofee-shops. Un monde où s’entremêlent activités licites et clandestines.

ll ne voit aucun inconvénient à ce qu’on mentionne son prénom : “It’s totally fne” [“Pas de problème”], dit Francis, à la terrasse du cofee- shop New Times dans la Spuistraat, à Amsterdam. Elle ne fait rien d’illégal, après tout ! Cette Australienne a de grandes lunettes de soleil, des nattes et une
longue tunique rose en batik années 1960. Elle se trouve à Amsterdam pour la troisième fois, et dans un cofee-shop pour la énième fois.

À l’autre bout de la table, Tim, originaire de Malte, a les yeux dans le vague. D’un tapotement du doigt, il fait tomber par terre la cendre de son joint. Il fume du Girl Scout Cookies, un cannabis de Californie connu pour sa saveur sucrée. Le silence et la méfance s’installent. “My name ? Preferably not” [“Mon nom ? Je ne préfère pas”], répond une troisième cliente avant de se lever et de sommer les autres de la suivre.

La fréquentation d’un cofee- shop a beau être socialement acceptable, il reste diffcile d’en parler avec des inconnus. C’est illégal mais toléré, normal mais légèrement tabou. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que les coffee-shops eux-mêmes se caractérisent par des contradictions. Par exemple, Francis ignore que les intérêts du New Times convergent non seulement avec ceux des secteurs de la prostitution et du jeu, mais aussi avec ceux du secteur bancaire. Le propriétaire de cet immeuble d’Amsterdam est l’ancien exploitant de machines à sous Johan Erkelens, propriétaire de quatre coffee-shops. Pour acheter l’immeuble du New Times, il a emprunté de l’argent à Hugo Persant Snoep, ancien propriétaire de maisons closes. NIBC, une banque d’investissement tout à fait convenable, a financé le reste.

Dans cet univers, activités ofcielles et clandestines sont étroitement imbriquées. Les autorités considèrent ce secteur, de même que ceux de la prostitution et des machines à sous, comme étant criminogènes. Mais cela n’a pas empêché des institutions financière néerlandaises respectables et des entrepreneurs de premier plan d’y acquérir des intérêts majeurs. Dans le monde du cannabis, la Rabobank et une figure connue de la mafa napolitaine se retrouvent littéralement côte à côte.

Les quatre plus grandes banques des Pays-Bas détiennent au total 171 cofee-shops en nantissement pour des prêts hypothécaires qu’elles ont accordés : des prêts forcément remboursés par des revenus issus de la vente de stupéfants. Voilà un des aspects les plus frappants de l’enquête réalisée ces derniers mois pour l’hebdomadaire De Groene Amsterdammer par la plateforme de journalisme d’investigation Investico et par le quotidien fnancier Het Financieele Dagblad. Dans la perspective d’une éventuelle légalisation du secteur des drogues douces aux Pays-Bas, déjà votée [le 21 février] par la seconde chambre du Parlement, nous avons effectué une étude systématique de l’ensemble du secteur. Nous avons examiné à la loupe les 570 cofee-shops du pays en compilant les données disponibles sur les exploitants, les propriétaires immobiliers et les créanciers hypothécaires. Ces données publiques peuvent être obtenues contre paiement auprès de la chambre de commerce et du cadastre. Notre objectif était de déterminer les véritables détenteurs d’intérêts dans ce secteur, dont le chiffre d’affaires représente, selon certaines estimations, pas moins de 1 milliard d’euros par an.

Jusqu’à présent, ni l’administration ni la police judiciaire n’avaient une vue d’ensemble des différents intervenants dans ce domaine. Pourtant, la première chambre du Parlement va bientôt se prononcer sur une proposition de loi qui pourrait amorcer la légalisation de toute cette branche d’activité, notamment de l’ensemble des points de vente.

Casier judiciaire. 

Il ressort de notre étude que les puissances financières ont pris une longueur d’avance sur la politique. De fait, elles ont déjà légalisé le secteur en y prenant des intérêts. Cependant, l’association d’activités officielles et d’activités clandestines ne se fait pas sans risque. Mais seuls les exploitants de coffee-shops font systématiquement l’objet d’un contrôle de casier judiciaire et d’une vérifcation des risques qu’ils pourraient représenter. Les propriétaires des immeubles où se déroule ce commerce, de même que les créanciers pour l’achat de ces immeubles, ne sont pratiquement pas concernés par ces contrôles. En cas de légalisation, les gagnants pourraient donc être tout aussi bien des criminels que la Rabobank.

Au début de l’année, le Dampkring, un cofee-shop d’Amsterdam, a changé de mains. L’ancien propriétaire ainsi que l’actuel figurent dans la liste Quote 500 des 500 personnes les plus riches des Pays- Bas. La société immobilière Libra International a racheté le local et les appartements situés au-dessus pour 4 millions d’euros à Michael van de Kuit, qui possède par ailleurs un terrain de golf, des bois et une plage dans la région cossue du Gooi [dans le centre des Pays-Bas], un club à Ibiza et des établissements dans l’hôtellerie et la restauration à Amsterdam. Libra, dont le patrimoine est estimé à 400 millions d’euros, est la société d’investissement de Jan Verhagen et de son fils Marc, qui se classent au quarante-cinquième rang dans la liste des Néerlandais les plus fortunés. Les cofee-shops Happy Days de la capitale et un des trois Kadinsky sont également au nom de Libra et de l’une de ses filiales.

Joachim Helms préside l’Association des détaillants de cannabis. Cet homme aux larges épaules et au regard vif est depuis vingt ans le gérant du Green House d’Arjan Roskam, connu dans ce petit monde comme le “king of cannabis”, surnom que lui a donné le rappeur Busta Rhymes. Joachim Helms comprend très bien pour- quoi les immeubles qui abritent les cofee-shops sont très recherchés. D’après lui, les exploitants de coffee-shops sont de bons locataires : “Ils font souvent de très bons chifres d’affaires. Il leur manque juste une chose : des locaux. Ils sont donc prêts à payer des loyers plus élevés que d’autres types de locataires.”

Les détenteurs des plus gros intérêts dans le secteur néerlandais des cofee-shops sont les banques. Nous avons fait le décompte des cofee-shops servant à garantir les prêts accordés par les quatre banques les plus importantes des Pays-Bas : Rabobank (82), ING (44), ABN Amro (31) et Volksbank (auparavant SNS Reaal, 14). Les prêts de ces banques aux propriétaires de ces immeubles représentent un encours de 1,1 milliard d’euros. Le principal intervenant sur le marché est sans conteste Rabobank, également propriétaire des cofee-shops The Bull à Vlaardingen et Regine à Haarlem. Wibout de Klijne, son responsable de la conformité [à la réglementation et à la déontologie], explique que la banque se montre désormais plus réticente à accorder des prêts hypothécaires aux cofee-shops, une réaction semblable à celles communiquées par ABN Amro, Volksbank et NIBC. Depuis un an et demi, la banque dispose d’une équipe centralisée de 450 personnes qui examine les dossiers de clients présentant des “risques d’intégrité complexes”, notamment les cofee-shops. “La politique du cannabis a engendré une zone grise, explique Wibout de Klijne. Ne serait-ce que pour la transparence des transactions, il serait judicieux de légaliser également les opérations d’approvisionnement des coffee-shops. Si toute cette zone d’ombre disparaissait, la banque aurait moins de personnes à mobiliser.”

D’autres institutions financières de premier plan s’intéressent au secteur du cannabis. Les coffee-shops servent de garantie pour des prêts hypothécaires consentis par le régime de retraite ABP (1), l’assureur Achmea (2), NIBC (3), Van Lanschot (4), la Deutsche Bank (2), la banque française Crédit Agricole (1) et la suédoise Handelsbanken (2). Les services des impôts (2), l’État néerlandais (1) et les brasseurs Heineken (3), Grolsch (1) et Oranjeboom (1) ont également des cofee-shops en nantissement. Si ces crédits s’appuient sur des boutiques de cannabis, on s’explique mal les réticences des banques à ouvrir des comptes à leurs exploitants. Il y a quelques années, des gérants de cofee-shops à Maastricht, à Groningue et à Zwolle ont intenté des actions en justice contre des banques qui ne souhaitaient plus les conserver comme clients.

Joachim Helms et les autres adhérents de l’Association des détaillants de cannabis sont confrontés à un problème qui pourrait rendre jaloux d’autres entrepreneurs : certains cofee-shops se portent beaucoup trop bien. Ils regorgent de monde, ce qui crée de longues files d’attente et exige des aménagements intérieurs pour permettre une vente plus efficace par guichets. “Nous n’arrivons plus à gérer la demande. Ce qui laisse le champ libre à nos principaux concurrents : les dealers clandestins dans la rue”, explique-t-il.

Idéalistes. 

Ces dernières années, bon nombre de cofee-shops ont été contraints de fermer. Ils se situaient trop près d’un établissement scolaire, ou ne respectaient pas les règles, ou encore ont dû céder la place à des entreprises “convenables”. En 1995, Intraval, organisme d’études sur le secteur, estimait qu’il y avait 1 460 coffee-shops aux Pays-Bas, soit près de trois fois plus qu’aujourd’hui. Or, “la consommation de drogues douces est assez constante”, selon Bert Bieleman, directeur d’Intraval. “Comme le nombre de coffee-shops diminue, ceux qui restent s’agrandissent. Ils ont donc besoin d’un stock plus important pour répondre à la demande. On les pousse ainsi à ne plus être conformes à la politique de tolérance conçue au début des années 1990, dont le but était d’avoir de petits cofee-shops s’approvisionnant auprès de petits cultivateurs idéalistes. Ce n’est pas faisable pour un établissement qui a une importante clientèle et qui propose un grand choix.”

Nombre d’exploitants sont confrontés à une deuxième diffculté : ils gagnent plus d’argent qu’ils ne peuvent en dépenser. Selon Joachim Helms, l’explication est essentiellement juridique. “En fait, un exploitant de cofee-shops peut uniquement investir dans d’autres cofee-shops. Ces dernières années, plusieurs actions en justice ont été intentées contre des exploitants qui investissaient dans l’hôtellerie et la restauration, ou même dans une piste de ski. On les soupçonnait de blanchiment d’argent. Et souvent il leur est tout aussi difficile d’investir à l’étranger, où le regard sur les coffee-shops n’est pas le même qu’aux Pays-Bas.”

Bart Vollenberg, copropriétaire de deux cofee-shops Kofe & Dromen à Almere et à Lelystad, décrit son activité quotidienne comme du “noircissement d’argent”. “L’argent que nous versent nos clients est blanc, mais nous le noircissons dès que nous nous approvisionnons auprès de nos fournisseurs.” Bien que sa boutique soit tolérée, Bart Vollenberg dépend pour son approvisionnement de personnes qui, de fait, sont obligées de transgresser la loi. “C’est complètement tordu”, estime-t-il.

Chaque année, la police découvre près de 6 000 plantations, soit en moyenne 16 par jour, souvent dissimulées dans des entrepôts ou des immeubles de bureau. John et Ines, qui vivent à Bierum, au nord de Groningue, ont récemment été condamnés à deux mois de prison pour avoir cultivé du cannabis. Le couple s’efforçait pourtant de faire les choses dans les règles : il payait sa facture d’électricité et ses impôts, n’utilisait pas de pesticides et ne fournissait que deux cofee-shops tolérés. Mais même ceux qui s’en tiennent aux règles n’ont pas le juge de leur côté. Selon les détracteurs de cette approche sévère, celle-ci a surtout pour résultat de décourager les petits cultivateurs et de favoriser l’emprise du crime organisé sur la culture du cannabis. Les cofee-shops exerçant leurs activités avec l’accord de la municipalité et du fisc ont donc beau faire, ils ont toujours un pied dans la criminalité.

Pour dresser un tableau des “coulisses” des cofee-shops, nous avons fait l’inventaire, sur la base de sources publiques, des antécédents pénaux des exploitants, ainsi que des propriétaires et des créanciers hypothécaires de coffee-shops en activité. Un peu moins de la moitié (256) sont concernés par des affaires qui ont fait l’objet de poursuites pénales – pour dépassements de stocks, blanchiment d’argent, délits économiques, détention d’arme ou pire.

Mafia napolitaine. 

Mais si les exploitants font régulièrement l’objet de contrôles, ce n’est pas le cas des propriétaires d’immeubles ou de leurs financiers. À Amsterdam, il s’est avéré que les personnes avec un passé douteux restent tranquillement propriétaires d’immeubles abritant des cofee-shops. C’est le cas de Bertus Cirkel, l’entrepreneur aventureux du quartier rouge, patron de l’établissement De Keeper. Son avocat a refusé de répondre à nos questions. L’Italien Raffaele Imperiale, qui entretenait des relations avec la mafia napolitaine et avait accroché aux murs chez lui des tableaux volés de Van Gogh, possède le Rockland. À Haarlem, les immeubles abritant le Maximillian, The Snoop et Take Away appartiennent aux frères de Kris J., un indicateur de la police condamné pour avoir importé et revendu 10 000 kilos de hasch et de cocaïne dans les années 1990.

Nous voilà partis pour la neuvième édition du Cannabis Bevrijdingsdag [le 11 juin], la journée de libération du cannabis, dans le Flevopark à Amsterdam. Le plus grand événement organisé autour du cannabis aux Pays-Bas est un festival gratuit qui fête la “culture internationale du cannabis” avec des conférences, de la musique et surtout beaucoup de joints, de pipes à eau et de vaporisateurs. Le public est hétéroclite, même si tous les participants plissent les yeux à mesure que l’après-midi avance. Assis sur leurs petits tapis dans l’herbe, ils regardent les sommités nationales et internationales se succéder sur deux podiums. “Les politiciens ne veulent pas comprendre que nous ne sommes pas des hippies. Nous avons vraiment dépassé ce stade”, dit Alan Dronkers, fils de Ben Dronkers, le propriétaire de l’empire Sensi Seed, sur le podium de la Cannabis University. D’après lui, l’illégalité de la culture de cannabis nuit à sa qualité. “Il faut la libéraliser, de même qu’on peut cultiver du tabac et brasser de la bière.” 

Applaudissements.

Les personnes présentes sont conscientes que jamais la perspective d’une légalisation n’a été aussi proche. La proposition de loi en faveur d’un “circuit fermé” présentée par la députée Vera Bergkamp,
du parti D66, concerne surtout la culture. “La criminalité vient du fait que le cannabis est toléré, mais pas sa culture, dit-elle. C’est comme si on pouvait vendre du lait mais qu’on n’avait pas le droit de mettre de vaches dans les champs.”

Elle suggère dans sa proposition que, dans le cadre de la politique de tolérance, le ministre de la Santé donne son feu vert à des plantations contrôlées. Les cultivateurs pourraient vendre leur récolte uniquement aux coffee-shops tolérés et ceux-ci pourraient s’approvisionner uniquement auprès d’eux. “Le but de la proposition de loi est de protéger la santé publique, argumente Vera Bergkamp. Le cannabis est le seul produit aux Pays-Bas dont la vente est autorisée, mais dont la qualité échappe à tout contrôle.”

Impasse. 

La politique actuelle est surtout le résultat d’un compromis avec les opposants à la légalisation. L’introduction de cette approche dans les années 1970 n’avait pourtant pas vraiment permis de sortir de l’impasse politique. Et le problème persiste aujourd’hui : la proposition de loi de Vera Bergkamp a certes été adoptée par la seconde chambre du Parlement, mais ses détracteurs sont pour l’instant majoritaires à la première chambre.

La politique de tolérance évite d’avoir à prendre des décisions difficiles : on n’interdit pas, mais on n’autorise pas non plus. L’an dernier, lors du procès d’un exploitant de coffee-shop qui détenait un trop grand stock, le juge amstellodamois Frank Wieland a mis le doigt sur le point sensible. Il déclarait dans son jugement : “En tolérant la vente tout en interdisant ce qui se passe en coulisse, on crée une situation qui non seulement est ambivalente mais aussi favorise l’apparition de circuits criminels et entraîne des problèmes. Les autorités constatent en effet que ces circuits commerciaux sont entre les mains du crime organisé. Mais elles ne reconnaissent pas qu’elles ont elles-mêmes créé cette situation et qu’elles contribuent à la maintenir.”

—Vasco van der Boon et Guido van Eijck 
InvestIco

Amsterdam, Pays-Bas platform-investico.nl
Fondé en 2014, Investico est une plateforme de journalisme d’investigation qui se concentre sur “les fux fnanciers et les structures de pouvoir aux Pays-Bas”. parmi ses partenaires, elle compte le quotidien Trouw, le journal fnancier Het Financieele Dagblad et l’hebdomadaire

De Groene Amsterdammer, qui publient ses enquêtes. Investico jouit du soutien fnancier de plusieurs fondations, notamment la stichting democratie en Media (Fondation démocratie et médias) et du Fonds bijzondere Journalistieke projecten (Fonds pour des projets journalistiques exceptionnels).