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28/07/2018

En Espagne les mafias des produits de la mer font la loi

Sans permis, des groupes organisés braconnent, souvent de nuit, mollusques et crustacés en dépit des garde-côtes. Pour un négoce qui rapporte tres gros.



Ma villa sur la plage je me la suis offerte avec l’argent et des couteaux”, me raconte Ramón (son nom a été changé), l’un des plus gros braconniers de Galice. Il assure qu’en une nuit il avait réussi à pêcher 140 kilos de ces mollusques. Ramón est né, a grandi et vit ici, dans les Rías* Baixas [une grande partie de la côte ouest de Galice], où nous discutons à la terrasse d’un bar tandis que la pluie tambourine sur le store. “J’ai commencé à rapporter des fruits de mer à 8 ans. Je suis fils de marin et j’ai dû commencer à gagner ma vie très tôt.” Mais il a choisi de le faire sans permis : il pêche et vend ses produits en toute illégalité. C’est un braconnier. Outre les couteaux, il pêche aussi les coquilles Saint-Jacques et les étrilles.
En apnée ou avec une bouteille. “Quand je plonge, j’ai une voiture qui surveille les alentours et une autre personne qui attend sur place. Une fois, j’ai plongé pendant six heures d’affilée sans bouteille.” Dans les années 1990, le braconnage lui a rapporté des millions de pesetas. Il s’est acheté une villa, un appartement à La Corogne et un autre à Saint-Jacques-de-Compostelle. “Le principal, c’est de garder la tête froide. Je suis toujours en train de regarder dans mon rétroviseur. Si je vois la même voiture trois fois, je prends la tangente et je ne plonge que la nuit, vers 3 heures du matin. Nous sommes quatre ou cinq personnes, très organisées.”

Un combat acharné. À tel point que la garde civile et les garde-côtes de Galice livrent un combat acharné depuis plusieurs années contre ce qui est en train de devenir une véritable mafia. L’autre mafia des côtes de Galice [la première étant celle de la cocaïne]. Selon les données du ministère de la Mer galicien, 73 149 kilos de fruits  de mer pêchés illégalement ont été saisis en 2016. L’an dernier
ce chiffre a atteint les 175 074 kilos. “Nous avons un problème en Galice, il faut le reconnaître, mais je tiens à dire que la situation n’est pas dramatique, estime Lino Sexto, sous-directeur général du Service des garde-côtes de la région. “Nous commençons à remédier à un problème qui est très ancien et contre lequel il est très difficile de lutter.” Aucun braconnier ne s’est jamais retrouvé derrière les barreaux. “Ça ne les dérange pas de payer les amendes, et certains se sentent intouchables”, ajoute Lino Sexto.

À Muxía, un petit village de la Costa da Morte, Moncho do Pesco, un ramasseur de pouces- pieds à la retraite, raconte que les braconniers arrivent sur des hors-bord aux moteurs très puissants et que, en plongeant, ils “nettoient les rochers sous l’eau. Ils prennent la moitié de ces crustacés. Ils peuvent se faire 6 000 euros en une nuit et sortent une nuit sur trois. Je vous laisse faire le compte.”

Suso est chargé de la surveillance du littoral pour la corporation San Telmo de Pontevedra. Les corporations de pêcheurs en Galice sont censées organiser des gardes pour éviter le braconnage. Cet engagement n’est pas toujours respecté et, quand c’est le cas, les pêcheurs ne peuvent pas faire grand-chose. “C’est une mafia.” Suso est très en colère et ne cesse de crier tout en détachant son bateau dans le port de Campelo. “Ils ont mis le feu à ma voiture il y a un mois, et la semaine dernière ils ont cassé les phares de la nouvelle. Hier, ils m’ont agressé et pété les lunettes. Je vais te dire : ils sont pires que des narcotrafiquants”, lance-t-il en mettant  fin à la conversation.
En Galice, il y a des braconniers qui se contentent de quelques kilos de crabes dont des étrilles pour arrondir leurs fins de mois, mais au-dessus d’eux des groupes brassent des milliers d’euros et vendent des tonnes de coquillages, surtout des palourdes, des [saint-jacques] et des couteaux, qui rapportent le plus et peuvent être consommés toute l’année. “Ces groupes sont très organisés, ils gagnent beaucoup d’argent et ne s’en cachent pas. Ils ont des voitures de sport, des grosses cylindrées et ils s’achètent des appartements. Comme s’ils étaient des narcos, explique un pêcheur, membre d’une corporation de la côte. Et c’est d’ailleurs le cas pour certains. Ils trafiquent aussi bien les fruits de mer que les cigarettes et la drogue.” “Le problème, c’est que la majorité des gens savent qui ils sont, explique Lino Sexto. Le braconnage est toléré en Galice. Ces gens ne se cachent pas, au contraire, ils aiment en mettre plein la vue.” Moncho do Pesco, à Muxía, sait très bien qui sont les braconniers. “Mais que voulez-vous que j’y fasse ? Je ne vais pas me battre avec eux ! C’est pas mon travail.” À La Corogne, les braconniers vendent leurs pouces- pieds dans les rues de la ville. Et tout part en moins d’une matinée.
Ces organisations n’ont aucun mal à placer leur marchandise.

Javier (dont le prénom a de même été changé) pêche aussi sans autorisation. Contrairement à Ramón, il ne fait pas dans le commerce de gros. “Je veux juste gagner ma vie. Je ne fais rien de mal. Je travaille, c’est tout. Les garde-côtes n’ont rien à me reprocher. Si certains braconniers sont violents, la plupart d’entre nous sont des honnêtes gens qui veulent seulement pouvoir nourrir leur famille.” Dans le port de Marín, à côté de la ville de Pontevedra, Enrique Rodríguez, [autre agent] du Service régional des garde-côtes, nous invite à monter à bord du Irmáns García Nodal, un des bateaux qui surveille les braconniers. Tout en rebondissant sur les vagues de la ría de Pontevedra, Enrique Rodríguez explique que “le service compte huit bases tout le long de la côte, [avec] des pêcheurs qui prennent beaucoup de risques. Ils nous donnent tout le temps des informations : qui va sortir ce soir, qui pêche sans permis. Nous avons toute confiance en eux.”

Ce qui est frappant, comme le dit Ramón, c’est que l’information circule dans les deux sens. “Je connais les heures et les jours exacts où les garde-côtes vont sortir en mer. Nous avons des gens à nous chez eux. C’est pas un problème”, s’amuse-t-il. Et, s’ils sont repérés, ils ne risquent pas de se faire prendre : les braconniers ont les moteurs les plus puissants de l’estuaire. “Il faut mettre l’accent sur les circuits de distribution. C’est la seule solution”, affirme Lino Sexto. Car les organisations de pêche illégale n’ont aucun mal à placer leur marchandise. “Je vends aux meilleurs restaurants de La Corogne et de Saint-Jacques-de-Compostelle. Si je te disais leurs noms, tu ne me croirais pas, raconte Ramón. Je leur donne ce qu’ils me demandent et ils mettent la facture au nom d’un ami pêcheur officiel.” Nous sommes dans un restaurant des Rías Baixas. À la fin de notre conversation, il se lève et me montre l’aquarium vide où devraient se trouver les fruits de mer. “Tu sais pourquoi il est vide ?” C’est le serveur qui répond : “Parce que ça fait un mois que tu ne nous rapportes rien.” Ils éclatent de rire.

Dans l’une des nombreuses corporations de pêcheurs de la Costa da Morte, personne ne veut parler. Les uns après les autres, les hommes refusent de se laisser interviewer dès qu’ils apprennent que c’est au sujet du braconnage. Après une dizaine de refus, un pêcheur finit par s’approcher en chuchotant et demande à rester anonyme. “Tu veux savoir pourquoi personne ne veut parler ? C’est parce que la plupart d’entre eux en croquent. Ils sont aussi braconniers.” C’est ce qu’on appelle le braconnage interne. “Cela représente 95 % des saisies et du problème, dit Lino Sexto. Il y a un sérieux problème avec la limite de prise quotidienne, les tailles minimales de capture et les périodes d’ouverture et de fermeture de la pêche.” Notre pêcheur de la corporation de la Costa da Morte, Moncho do Pesco, poursuit : “Tout le monde enfreint la loi et fait ses petites affaires. Il n’y a pas d’accord ni d’entente. C’est typique de la Galice. Donc tout le monde ferme les yeux sans dénoncer personne parce que chacun à quelque chose à se reprocher.” 

“Il n’y a pas de véritable prise de conscience du problème”, ajoute Lino Sexto. Et Ramón de conclure : “Rien n’a jamais été fait sérieusement pour changer les mentalités. Si on faisait vraiment les choses correctement, si on formait et éduquait les pêcheurs de fruits de mer, le problème serait réglé en deux jours.”

Jusqu'a 2 ans de prison

Comme toutes les pêches, celle des fruits de mer est fortement réglementée le long des côtes galiciennes, très découpées, avec des estuaires où remonte la mer. Chaque année, le gouvernement autonome de la région fixe des périodes d’interdiction – notamment pour les espèces menacées –, des calibrages minimaux pour certains crustacés et mollusques, et délivre des permis de pêche.

Le règlement établit également des contrôles sur la toxicité des produits. Dans le nouveau Code pénal de 2015, la pêche illégale, jusque-là simple infraction passible d’amendes, est devenue un délit faisant encourir de “six mois à deux ans de prison”, notamment pour les récidivistes, rapportait cette année-là le quotidien régional La Voz de Galicia. Ce qui n’a pas stoppé les “mafias des fruits de mer”.

16/09/2017

Cosmétique halal


Un marché porteur


Les entreprises proposent de plus en plus de produits spécialement destinés à la population musulmane. Y compris dans le domaine de la beauté. Illustration en Espagne.

N'aturel, détox, bio, écologique... Par les temps qui courent, il devient de plus en plus rare de ne pas trouver l’une ou l’autre de ces appellations, voire plusieurs, sur les emballages des articles qui viennent remplir nos paniers. Le nouveau terme en vogue dans les entrées de cette singulière encyclopédie est celui de halal, un mot qui désigne les pratiques notamment alimen- taires obéissant aux préceptes de la charia (loi islamique) : pas la moindre trace de porc ou de ses dérivés, aucun alcool.


Si peu d’Espagnols s’étonnent encore de trouver des boucheries qui proposent ce type de produits aux près de 2 millions de musulmans habitant dans le pays (selon les chiffres de l’Union des communautés islamiques d’Espagne), la cosmétique halal, cette nouvelle lame de fond, leur aura peut-être échappé. D’après un rapport [sur l’économie islamique mondiale] de Thomson Reuters, ce marché représentait 56 milliards d’euros en 2015, et il pourrait croître jusqu’à 81 mil- liards d’euros en 2021. Il s’agit de produits de beauté qui excluent les graisses d’origine animale et les alcools. À l’avant-garde de ce mouvement, Natura Bissé, marque espagnole de produits de luxe, qui parfait le look des stars d’Hollywood avant qu’elles ne fassent leur entrée sur le tapis rouge des Oscars. Elle est devenue la première entre- prise européenne à obtenir une certification aux Émirats arabes unis.

En Espagne, le premier institut de beauté destiné spécifiquement aux musulmanes a ouvert à Madrid il y a trois ans. Cet établis- sement aux murs aveugles, situé près de la plus grande mosquée de la ville, s’appelle Masturah. Là, les femmes peuvent trou- ver des produits de soins pour leurs che- veux, leur peau ou leurs ongles, qui soient adaptés à leur style de vie. “Les cosmétiques ne sont pas traités de la même manière que les aliments”, reconnaît Yasmine Salem, fon- datrice de l’institut. Les règles étant moins strictes que pour la nourriture, “un produit cosmétique écologique aurait la même validité que s’il possédait le label halal”.

Yasmine Salem tient à ce que les crèmes et les produits de maquillages soient “res- pectueux de l’environnement et qu’ils aient été produits sans mauvaises pratiques, abus ou exploitation d’êtres humains ou d’animaux. Ils ne doivent pas non plus contenir de pesti- cides et sont généralement 100 % naturels.”

L’obtention du label halal par des entre- prises comme Natura Bissé, implantée dans les Émirats depuis 2007 et certifiée depuis 2015, est davantage liée à un “processus de modernisation” qu’à la question religieuse, y compris pour vendre dans les pays musul- mans, souligne Ricardo Fisas, vice-président de la division internationale du groupe barcelonais [et PDG de l’entreprise].

Garantir qu’un produit ne soit pas haram – interdit –, mais parfaitement halal, est devenu un processus industriel réglementé, contrôlé par des organismes présents dans le monde entier : sous l’égide des Émirats pour le monde arabe (lequel représente un quart des fidèles de l’islam, soit 1,8 milliard d’in- dividus, selon le Pew Research Center) et sous la supervision d’autres pays comme la Malaisie et Singapour pour l’Asie, par exemple. En Espagne, l’agence de certification la plus importante est l’Institut halal de Cordoue, appartenant à la Junta Islámica de España. Cette agence a accordé son label à quelque 300 entreprises nationales, “95 % relevant de l’alimentation, suivies du secteur touristique, dont la part est de 4 %”, explique Hanif Escudero, directeur de la normalisation au sein de cet organisme. Le sec- teur de la cosmétique, précise-t-il, reste de dimension modeste, avec une seule société accréditée par l’institut : les Laboratoires Válquer, de Tolède. Selon le directeur de cette entreprise, José Luis Cerrillo, bénéficier de ce label constitue “un gros avantage, car il permet de ne pas exclure la population musulmane d’Espagne et du reste de l’Europe, pas plus que les visiteurs”.

Certificat

Seule l’Indonésie prévoit d’adopter une loi halal, en vertu de laquelle à partir de 2019 tout produit importé ou commercialisé dans le pays devra être conforme aux préceptes de la charia. Ailleurs, la tendance est à exiger que, lorsque le produit porte la dénomination halal sur l’étiquette, il soit accompagné d’un certificat, comme c’est déjà le cas en Malaisie, au Maroc, en Algérie, en Croatie, dans les Émirats et dans certains États des États-Unis. Sur le reste du globe, la clientèle demande des produits éthiques et naturels, sans nécessairement de label ni même l’appellation halal. “Mais il est vrai que détenir le label nous aide à remplir les conditions sanitaires d’entrée dans certains pays, car sa possession suppose d’être passé par toute une série de contrôles”, note Ricardo Fisas.

Situé au carrefour entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie, l’opulent émirat de Dubaï est désormais un passage obligé vers les marchés arabes. “Sa position nous permet de toucher tout le marché des hôtels de luxe de l’océan Indien : les Maldives, l’île Maurice, les Seychelles...”, ajoute Ricardo Fisas. Suivant la voie tracée tout au long de ses trente ans d’histoire, Natura Bissé commercialise ses produits à travers des instituts de beauté, des hôtel sous des spas haut de gamme. En outre, pour 2019, la société compte ouvrir seize points de vente exclusifs dans cette zone. “Nous avons aussi un pied en Inde, nous sommes introduits au Levant et nous regardons d’un bon œil l’ouverture du marché iranien, qui représente une clientèle de 80 millions de per- sonnes, avec une très bonne connaissance des soins de la peau.”

Depuis les PME jusqu’aux grands groupes, nombreux sont les fabricants qui veulent entrer dans la course à l’obtention du cer- tificat halal. La population musulmane va continuer à croître : d’ici 2030, elle devrait compter 2,2 milliards de personnes. Des multinationales comme le groupe japonais Shiseido proposent déjà des produits cer- tifiés, conçus spécialement pour des pays comme le Bangladesh, où il s’est implanté en 2012. Et [le groupe anglo-néerlandais] Unilever, leader dans cinq pays à forte popu- lation musulmane (Indonésie, Pakistan, Bangladesh, Inde et Égypte), a déjà rem- placé certains ingrédients de base comme le saindoux, le suif, les huiles d’origine ani- male, la gélatine et l’alcool pour le colla- gène, la kératine ou la glycérine, afin de se conformer aux pratiques islamiques.

1900 MILLIARDS DE DOLLARS

C’est la valeur du marché islamique mondial (hors produits financiers) en 2015, selon les estimations de Thomson Reuters. L’alimentation se taille la part du lion (1 170 milliards de dollars, dont 415 milliards de produits certifiés halal). Viennent ensuite les vêtements (243 milliards, dont 44 milliards consacrés à la “mode pudique”), les loisirs et médias (189 milliards), les voyages (151 milliards, dont 24 milliards pour le tourisme halal), la pharmacie (78 milliards) et la cosmétique (56 milliards).