27/03/2019

COMMENT DEVENIR UN BON PRÉSIDENT DE CONSEIL D’ADMINISTRATION


LA CLÉ DU SUCCÈS : RAPPELEZ-VOUS QUE VOUS N’ÊTES PAS LE P-DG.




PDG


La plupart des présidents de conseil d’administration (CA) sont des leaders expérimentés. La moitié des présidents de CA des 500 sociétés servant de base à l’indice boursier S & P 500 sont également P-DG de leurs sociétés, et la grande majorité des autres sont d’anciens P-DG. Mais l’étroite association des deux fonctions n’est pas sans poser de problèmes. Il est difficile, pour un conseil d’administration présidé par le P-DG, de servir d’organe de contrôle de ce même P-DG. C’est précisément la raison pour laquelle, suite aux scandales des années 1990 et du début des années 2000, de plus en plus de sociétés ont choisi de dissocier les deux fonctions. Toutefois, la séparation peut être à l’origine d’un autre problème : lorsque le président du CA n’est pas le P-DG de la société, il existe un réel danger qu’il ou elle commence à se comporter comme un P-DG bis, semant la dissension et la confusion parmi les hauts dirigeants de la société.

Mais alors, quelles bonnes pratiques un président de CA doit-il respecter, et en quoi ces pratiques diffèrent-elles de celles qu’observent traditionnellement les P-DG et les cadres dirigeants ? Pour répondre à ces questions, l’Insead Corporate Governance Centre a initié un projet de recherche : l’enquête portait sur 200 présidents de CA provenant de 31 pays, et incluait 80 interviews de présidents de CA d’une part, 60 interviews de membres de CA, actionnaires et P-DG d’autre part. En dépit de divergences contextuelles (liées le plus souvent à la structure de propriété des entreprises et, dans une moindre mesure, à la culture nationale), il s’est dégagé un consensus assez remarquable sur les qualités d’un bon président de CA.

Les personnes interrogées s’accordaient à dire qu’un président efficace devait donner le leadership non pas à l’entreprise mais au CA, en lui permettant de fonctionner comme la plus haute instance de la société. Comme le formulait l’une des personnes interrogées : « Le président est responsable du conseil d’administration et le représente, tandis que le P-DG est responsable de l’entreprise et en est le visage public. » Cette distinction fondamentale explique en quoi la tâche du président de CA diffère de celle du P-DG, et en quoi elle requiert des compétences et des pratiques bien spécifiques. Nous avons sérié les prérequis sous la forme de huit règles que nous explicitons ci-après, et proposons des exemples de leaders qui les mettent en pratique.



RÈGLE #1
SOYEZ UN ACCOMPAGNATEUR

Plus de 85% des présidents de CA sur lesquels a porté l'étude avaient été P-DG à un moment ou à un autre. Comme tels, ils s’épanouissaient en élaborant une vision, en prenant des mesures audacieuses, en recrutant des collaborateurs, en donnant des ordres, en assumant des responsabilités et en montrant l’exemple. Tendus vers l’action – et les résultats – ces décideurs étaient habitués à être des stars.

Mais en accédant à la présidence d’un conseil d’administration, presque tous constatèrent que les compétences et les traits de caractère qui avaient fait d’eux des P-DG performants n’avaient que peu d’utilité – voire étaient contre-productifs – dans leur nouvelle activité. Voici ce que raconte Diane Beelarts, une P-DG belge (si toutes les anecdotes rapportées ici sont réelles, les noms et certains détails concernant les protagonistes ont été modifiés de façon à garantir leur anonymat).

« Lorsque j’ai été nommée présidente du CA, le plus difficile pour moi a été de me départir de mon activisme de P-DG, déclare-t-elle. Dans un premier temps, j’essayais toujours de trouver moi-même la meilleure solution au problème posé avant de proposer mes idées aux membres du CA, plutôt que de mettre en place un groupe de discussion. Et puis j’ai compris que cela déconcertait certains membres et limitait l’effort collectif de recherche. Mais je n’ai admis cela qu’après avoir participé à un séminaire auquel assistaient des présidents de CA chevronnés. Et même alors, j’ai eu beaucoup de mal à changer mes habitudes. En travaillant avec un coach, je suis parvenue progressivement à apporter mon aide aux membres du conseil dans leur action plutôt qu’à agir moi même. Maintenant, je tire beaucoup de satisfaction à voir le CA parvenir à une bonne décision sans que j’aie interféré en quoi que ce soit. »

A l’instar de Diane Beelarts, les meilleurs présidents de CA de notre étude ont appris à ne pas imposer leurs réponses ni à essayer de mener le jeu. Notre recherche montre que trois caractéristiques les distinguent :

• La retenue. Comme l’expliquait une personne interrogée aux Etats-Unis : « Si vous désirez occuper le devant de la scène, cherchez un autre job. Les bons présidents mettent en place les conditions qui permettent aux autres de briller. » Et quand il était demandé aux personnes interrogées de préciser quels étaient, chez les présidents de CA, les comportements propres à assurer des réunions fructueuses, les réponses allaient dans le même sens : « faire preuve de retenue », « éviter l’autoritarisme », « savoir laisser de la place aux autres ». Un bon président parle peu. Ses interventions se concentrent sur le déroulement de la séance et sur les personnes plutôt que sur le contenu ; et son discours est positif. Ainsi, Diane Beelarts applique deux règles : éviter l’emploi du pronom « je » et ne jamais monopoliser plus de 10% du temps de parole. 

• La patience. Les bons présidents de CA sont passionnés par leur travail, mais cette passion est tempérée par leur capacité à marquer une pause et à réfléchir. Plutôt que de se hâter pour en terminer rapidement, ils s’efforcent de s’appliquer. Ils encouragent l’introspection et la réflexion. A la fin de chaque réunion, par exemple, Diane Beelarts demande à chacun des membres de donner son avis sur le déroulement de cette réunion. Le jour suivant, elle rencontre le P-DG pour en discuter. Et le troisième jour, elle relit ses notes et réfléchit.

• La disponibilité. La majorité des présidents de CA qui ont fait l’objet de notre étude détenaient un contrat à temps partiel avec leur société. Néanmoins, ils étaient pleinement investis dans leur tâche de président et y consacraient le temps nécessaire, quel qu’ait été leur engagement. Le président de CA américain de deux entreprises cotées en Bourse disposait, dans chacune d’elles, d’un petit bureau où il se rendait le premier mercredi de chaque mois pour la première entreprise, le deuxième mercredi pour la seconde. Lors de chacune de ces journées, il respectait un programme bien établi : un entretien en tête à tête avec le P-DG, puis un entretien avec, à la fois, le P-DG et le directeur financier, suivi d’entretiens avec le conseiller juridique principal et le secrétaire général, et enfin, des entretiens avec un ou deux membres non exécutifs du CA. Il réservait environ trois heures, lors de ces deux journées, pour participer à des réunions. Tous les cadres supérieurs avec lesquels il travaillait savaient qu’il était disponible en permanence au téléphone, et ils n’hésitaient pas à l’appeler en soirée et pendant les week-ends : « Je les remercie toujours de leurs appels, car ils ont besoin de savoir que je me sens concerné et que je suis disponible. »

L'étude mit également en évidence une caractéristique particulière : il n’est pas nécessaire que le président du CA ait une bonne connaissance du savoir-faire technologique. Très peu des bons présidents interrogés y voyaient une nécessité ; la majorité y voyait même plutôt un handicap, du fait que les experts cherchent souvent à apporter des solutions plutôt qu’à mettre en place un processus décisionnel collectif. Nombre d’administrateurs et d’actionnaires partageaient également ce point de vue. Diane Beelarts s’y rallie aussi. Voici ce qu’elle rapporte de sa seconde expérience comme présidente de CA au sein d’une entreprise sans lien avec son expérience précédente : « Il m’était beaucoup plus facile de me concentrer sur la méthode, n’ayant pas de réelle expertise dans ce secteur d’activité ; les autres membres du CA y pourvoyaient. » Avoir une vision d’ensemble, élaborer des hypothèses réalistes et proposer des solutions adaptées, telles étaient, lui semblait-il, les compétences essentielles pour cette fonction.



RÈGLE #2
PRATIQUEZ LE « TEAMING » ET NON LE TEAM BUILDING
David Fitzalan, précédemment P-DG d’une chaîne internationale de magasins venant du Royaume-Uni, s’efforça de mettre en œuvre, au sein du premier conseil d’administration qu’il fut amené à présider, une approche axée sur le team building. Il organisa deux séminaires pour parler des objectifs communs, des règles de fonctionnement et des attentes réciproques des membres du conseil d’administration. Les dix membres assistèrent au premier séminaire (deux d’entre eux, cependant, s’excusèrent et partirent en milieu de séance), mais six seulement se présentèrent au second. David Fitzalan persista néanmoins à œuvrer au rapprochement de ces administrateurs.

Un an et demi plus tard, une évaluation du conseil donna des résultats étonnants : les administrateurs n’appréciaient pas ses eforts à leur juste valeur. Après rélexion, David Fitzalan comprit que ceux-ci ne constituaient pas une équipe au sens traditionnel. Ils ne passaient que peu de temps ensemble (quatre à six réunions de conseil par an, quelques réunions de comité et quelques échanges téléphoniques) et chacun d’entre eux était généralement membre de plusieurs conseils d’administration. Et la plupart occupaient un autre poste ailleurs, à plein temps. Dans un tel contexte, la collaboration devient ce qu’Amy Edmondson, professeure nomme le « teaming » : le regroupement momentané d’experts, dans le but de résoudre des problèmes auxquels ils se trouveront peut-être confrontés pour la première et dernière fois. Pour y parvenir, les dirigeants ne doivent plus chercher à définir des valeurs d’équipe ni à instaurer la confiance, mais à délimiter, structurer et répartir rapidement le travail collaboratif.

L’approche de David Fitzalan consiste maintenant à communiquer avec les administrateurs, individuellement, avant les réunions du conseil, en veillant à s’adresser à chacun suffisamment longtemps à l’avance pour préciser les points qui seront soumis à l’ordre du jour. Après la réunion, il assure le suivi (procès-verbal de la réunion, mémos, comptes rendus, appels téléphoniques). Il précise qu’il joint « tous les administrateurs une fois par mois pour savoir comment ils vont, se tenir au courant des dernières informations, discuter de l’ordre du jour de la pro- chaine réunion, en fait pour leur rappeler qu’ils jouent un rôle important dans ce conseil d’administration ».

Durant les réunions du conseil, David Fitzalan fait en sorte de donner à chacun des membres un temps de parole équivalent. Personne ne peut prendre la parole une seconde fois tant que les autres membres n’ont pas exprimé leur point de vue ; et si des questions sont posées, c’est uniquement pour obtenir des clarifications, non pour exprimer une opinion.

David Fitzalan surveille de près le langage corporel – les signes d’ennui, d’irritation ou de mécontentement – de manière à intervenir très rapidement. En cas de désaccord, il laisse l’échange se dérouler jusqu’à ce qu’un consensus émerge. Il rejette généralement le recours au vote pour trancher un différend, car il estime que cela va à l’encontre de l’esprit collaboratif.

Lorsque vient le temps de la décision, David Fitzalan s’efforce de parvenir à une solution bien définie, clairement formulée et transposable concrètement – et veille à ce que chacun des membres la comprenne et y adhère. « Quand j’étais un président novice, je ne me rendais pas compte à quel point les personnes qui participent à la même discussion et écoutent les mêmes propositions peuvent se faire une opinion différente sur leur signification réelle. Il pouvait en résulter, par la suite, des conversations assez désagréables. »

Le Néerlandais Manfred van der Merwe, qui a présidé les conseils d’administration de onze sociétés différentes, applique une procédure d’accueil des membres du conseil très méthodique. Il débute par un entretien en tête à tête avec chacun des membres récemment désignés, entretien au cours duquel il décrit la société, sa stratégie, ses principaux dirigeants, son conseil d’administration et où – c’est là le plus important – il définit clairement ses exigences. Notamment la présence physique obligatoire à toutes les réunions du conseil (« Deux absences et vous êtes viré ! ») ; la préparation minutieuse de ces réunions (« Ne pensez pas prendre connaissance des problèmes en jeu en écoutant les présentations des cadres ; il n’y a pas de présentation. ») ; le développement de la société et la connaissance du secteur ; enfin, l’engagement en termes de temps (« Si vous ne pouvez pas consacrer 15 jours de travail par an à ce conseil d’administration, autant nous séparer tout de suite. »). Le nouveau membre se verra ensuite proposer une série de réunions avec d’autres membres du conseil d’administration et des cadres dirigeants, ainsi que des visites de l’entreprise.

Manfred van der Merwe s’attache aussi à impliquer davantage les membres qui ne participent pas suffisamment aux discussions. Cependant, plutôt que de les interpeller dans la salle du conseil, il sollicite leur opinion avant les réunions et rend compte de leur point de vue au conseil d’administration, en mentionnant leur nom, ce qui suscite souvent une contribution directe. Il réfrène aussi les accès de logorrhée de certains membres grâce à une approche en trois étapes : premièrement, une confrontation directe dans la salle du conseil ; deuxièmement, une conversation en tête à tête ; et troisièmement, un autre tête- à-tête avec proposition d’une assistance professionnelle prise en charge par la société. Si rien de tout cela ne fonctionne, il demande au membre du conseil d’administration de ne plus assister aux réunions et de ne plus se représenter comme administrateur.

RÈGLE #3
C’EST À VOUS DE FAIRE LE TRAVAIL PRÉPARATOIRE

Les présidents inexpérimentés pensent souvent que leur job consiste pour l’essentiel à gérer la dynamique de groupe dans la salle du conseil. Mais les plus chevronnés reconnaissent que les réunions ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Une part importante du travail est consacrée à l’élaboration d’un ordre du jour et à l’établissement d’un dossier d’information. Van der Merwe, par exemple, entame la préparation de l’ordre du jour des réunions un an à l’avance, sollicitant la contribution du P-DG, des autres membres du CA et du secrétaire général. Pour être mis à l’ordre du jour, un sujet doit être stratégique, concret, et être parvenu au stade décisionnel. De plus, il doit être du ressort exclusif du CA. Un ordre du jour ne comporte pas plus de six points. Manfred van der Merwe prévoit toujours un peu de marge pour pouvoir, si besoin, prolonger une discussion, ou aborder un point imprévu. Avant d’adopter un ordre du jour, il en fait circuler le projet auprès des parties concernées.

Il consacre autant d’efforts au dossier d’information. « Les intéressés sont mieux préparés lorsque les documents sont précis, concis et pourvus de bons visuels », précise-t-il. Toutes les présentations sont accompagnées d’un résumé analytique d’une page ; toute proposition d’investissement doit inclure au moins trois options ; et les présentations du management ne doivent pas excéder quinze diapositives. Van der Merwe fixe le format des documents, vérifie la version finale avant diffusion et la fait parvenir aux membres du CA au moins cinq jours avant la réunion.

Le suivi est tout aussi important. Van der Merwe fournit rapidement le procès-verbal de toutes ses réunions aux membres du CA concernés et, le cas échéant, aux principaux dirigeants. Ces synthèses sont orientées vers l’action et incluent des points de vue et des opinions diversifiés, ainsi que des conclusions et des décisions, de sorte que les membres du conseil ne peuvent oublier, ignorer, ou remettre en question des positionnements clés. Le secrétaire du CA surveille la mise en application des décisions et en rend régulièrement compte à Van der Merwe. Si la mise en œuvre d’une décision a été retardée, le président demandera des explications au P-DG.
RÈGLE #4
PRENEZ LES COMITÉS AU SÉRIEUX

Les présidents de CA expérimentés s’accordent à dire que le travail en comités est la clé du succès d’un CA. Manfred van der Merwe l’explique : « Nous faisons les trois quarts du travail lors des réunions de comités. Ces groupes sont restreints, leurs membres possèdent une réelle expertise, et les discussions sont toujours franches. Par définition, les réunions de CA sont plus formelles. Aussi, je m’efforce d’avoir des discussions approfondies au niveau des comités; je leur fais faire tout le travail analytique et préparer les résolutions pour l’ensemble du CA. » 

En tant que président, Manfred van der Merwe décide qui siégera dans quels comités et quels seront les présidents de comité. Tous les mois, il se tient au courant de l’avancement des travaux des comités, s’informe de leurs intentions, des problèmes en suspens, de leurs idées pour l’avenir. Pour s’assurer que les membres des comités assistent régulièrement aux réunions, il les programme (très en avance) de manière qu’elles coïncident avec celles de l’ensemble du CA, sur une période de deux jours. Les réunions des comités se tiennent habituellement dans l’après-midi du premier jour ; elles sont suivies d’un dîner. La réunion plénière du CA se tient le lendemain matin. Lorsqu’il est nécessaire de convoquer une réunion imprévue, il privilégie la visioconférence de façon que le plus grand nombre de personnes puisse y participer.


RÈGLE #5
RESTEZ IMPARTIAL

Si bon nombre des tout nouveaux présidents de CA ont hâte de donner la pleine mesure de leurs connaissances et de leur expérience, la dure réalité n’en reste pas moins que, lorsque la personne qui occupe la présidence a des idées bien arrêtées sur un problème particulier, la productivité du groupe en pâtit.

C’est une leçon qu’a retenue Don McGill, ancien associé d’une société de conseil américaine, qui occupa son premier poste de président de CA voilà douze ans. « Dans ma vie antérieure, je préparais les entrevues avec mes clients en passant en revue idées, cas de figure et modèles susceptibles d’attirer leur attention et, le cas échéant, de contribuer à résoudre leur problème. Quand j’ai été nommé membre du CA, j’ai continué sur cette lancée. Tout en étudiant les documents, je m’efforçais de définir la meilleure décision. Et lorsque j’ai fait mes premiers pas comme président du CA, je procédais de même. Mais je n’appréciais pas les discussions du groupe, et certains membres n’appréciaient pas que je leur soumette des idées en grand nombre. J’en ai même entendu certains murmurer “les conseillers ne peuvent jamais s’empêcher de conseiller”. »

En quête d’une nouvelle approche, il demanda à sa sœur, professeure d’université, comment elle pré- parait ses cours. Et il fut impressionné par le soin avec lequel elle concevait et organisait ses interventions auprès des étudiants. « Cet échange m’a aidé à modifier ma façon de procéder, à planifier les réunions plutôt qu’à rechercher des solutions. » Maintenant, il prévoit à la minute près le temps dévolu au rapport du P-DG, puis à la discussion qui s’ensuivra, et aussi comment celle-ci se déroulera – qui prendra la parole en premier, qui parlera en dernier.

La Canadienne Jane Macleod a suivi une évolution très similaire. Elle présidait son troisième CA lorsqu’elle découvrit le dicton : « Les spectateurs ont souvent une meilleure vue d’ensemble que les joueurs. » Ce qui lui apporta un nouvel aperçu sur la fonction de président de CA : « Si je veux voir l’ensemble du tableau et faciliter le travail du groupe, je ne dois pas participer au jeu. Je dois rester spectatrice et ne pas m’impliquer. » Dans les premiers temps, il lui fut difficile de lâcher prise, de s’abstenir de participer aux discussions. Mais quelques techniques simples l’aidèrent à se départir de ses anciennes habitudes et à en acquérir de nouvelles.

Plutôt que de se poser la question « Quelle est la meilleure solution à ce problème ? », elle se demande maintenant : « Quelle est la meilleure façon d’organiser la discussion autour de ce problème ? » Elle étudie toujours les documents et s’imprègne de tous les détails d’un problème donné, mais, comme Don McGill, elle se focalise sur la façon de structurer les échanges et de répartir les temps de parole pour les exposés préliminaires, les rapports de commissions et les discussions, et sur le choix des membres du conseil qui ouvriront ou fermeront le débat.

Durant les réunions, Jane Macleod concentre son attention sur les propos de chacun des orateurs, observant leur façon de s’exprimer et la réception du discours par les autres membres du groupe. Au début, elle s’autorisait seulement à structurer la discussion, reformulant les propos, synthétisant les solutions proposées et exprimant clairement les projets de résolution. Petit à petit, elle sut discerner en quelles occasions il convenait d’abréger ou de prolonger une discussion, à quel moment il fallait laisser la parole circuler librement, demander à chacun d’exprimer son opinion en une minute, ou réclamer de plus amples explications à l’un ou l’autre des intervenants. Les réunions gagnèrent en dynamique, se mirent moins bruyantes, plus intéressantes et, dans l’ensemble, plus productives. Pour consolider cette nouvelle approche, Jane Macleod programma, à la in de chaque réunion du CA, des mini-évaluations où elle demandait aux membres du conseil de pointer les moments où elle s’était comportée en experte plutôt qu’en animatrice. Toutefois, avec le temps, elle apprit à coiffer sa « casquette d’experte » en cas de besoin, sans pour autant nuire à la qualité des débats. Selon ses propres termes : « Si je m’y prends bien, le CA ne se rend pas compte que c’était l’idée de la présidente. »


RÈGLE #6
MESUREZ LES CONTRIBUTIONS ET NON LES RÉSULTATS

Lorsqu’un P-DG devient président de CA, il recherche souvent des indicateurs lui permettant d’évaluer les performances du conseil. Certains s’adressent même à des consultants en stratégie pour les aider à élaborer des indicateurs de ce type.

Franz Appenzeller, actuellement président des CA de deux multinationales suisses, est plus avisé : « Les décisions prises aujourd’hui par le CA marqueront l’avenir de la société durant des décennies. Il est simpliste de penser que nous pouvons trouver un indicateur ou un ensemble d’indicateurs qui, appliqués à la fin de l’année, nous permettront d’évaluer l’efficacité du conseil. » Un investisseur de fonds privé américain expérimenté ayant désigné quelques centaines de présidents de CA, partage ce point de vue : « Lors d’un entretien, si un aspirant président répond à ma question concernant les performances du CA en recommandant certains indicateurs quantitatifs, c’est pour moi un signal d’alarme. »

Ce qui n’empêche pas Franz Appenzeller de croire fermement à la nécessité d’évaluer le travail du conseil d’administration. Pour lui, le CA est une sorte de « boîte noire » qui transforme certains paramètres de départ en résultats – c’est-à-dire les décisions qu’il prend. Si la pertinence de ces décisions ne peut pas faire l’objet d’une évaluation précise en temps réel, la qualité des paramètres de départ peut par contre être mesurée. Et si ces derniers sont de bonne qualité, les résultats escomptés suivront, en général. Selon Franz Appenzeller, cinq paramètres sont essentiels : les personnes, l’ordre du jour des réunions, les documents dont dispose le CA, les procédures observées et les procès-verbaux des réunions. Son travail, considère-t-il, consiste à veiller à ce que ces cinq paramètres soient de première qualité.

Selon lui, les membres du CA constituent le paramètre déterminant : il est essentiel que le conseil dis- pose du capital humain approprié. Franz Appenzeller élabore – et actualise chaque année – des grilles de compétence, ou des descriptifs des compétences et des connaissances spécifiques dont doivent disposer collectivement ses conseils d’administration, et les compare chaque année aux autoévaluations on line des membres du CA, et tous les deux ans aux évaluations de consultants externes. S’il constate des lacunes, il s’emploie à les combler, en liaison avec le comité de nomination ou les actionnaires, en engageant de nouveaux membres. Si ce n’est pas possible, il fait appel à des conseillers externes.

Les évaluations des membres du conseil et les appréciations des consultants assurent le contrôle des quatre autres paramètres de départ. Franz Appenzeller tient à savoir si ses ordres du jour traitent correctement les problèmes de stratégie, de nomination des cadres, de rémunération et de remplacement, d’investissements, d’évaluation des risques, de conformité et d’information aux actionnaires. Il sollicite les avis des directeurs et des experts sur la qualité de la documentation et des procès-verbaux, et demande aux membres du conseil de donner leur appréciation sur les réunions du CA (durée, franc-parler, temps de parole, niveau d’implication, décisions prises). Sa propre prestation est également commentée : comment présente-t-il les sujets à l’ordre du jour ? Est-ce qu’il facilite les échanges ? Comment formule-t-il les décisions ? Comment mène- t-il les discussions ? Et qu’en est-il de ses activités à l’extérieur de la salle du conseil : ses échanges avec les administrateurs, sa disponibilité, son dynamisme ?


RÈGLE #7
NE VOUS PRENEZ PAS POUR LE PATRON


Les présidents de CA interagissent fréquemment avec la direction de l’entreprise, notamment avec le P-DG. Tous deux examinent l’ordre du jour des réunions du CA et les documents mis à la disposition du comité, finalisent les communiqués de presse, assurent le suivi des décisions du CA, ou encore reçoivent ensemble les régulateurs. Parfois, il arrive que les présidents de CA rendent visite aux clients ou aux fournisseurs, participent aux événements médiatiques ou à des réunions avec des représentants du gouvernement – autant d’occasions supplémentaires de rencontrer le P-DG. Rien d’étonnant, donc, si certains présidents de CA se prennent pour le patron du P-DG.

Les bons présidents ne font pas cette erreur. Ils n’oublient jamais qu’ils représentent le conseil d’administration et tiennent ses membres informés de toutes les perspectives d’évolution. Ils comprennent que le conseil d’administration est le « patron » collectif du P-DG et que le rôle du président consiste à veiller à ce que le conseil définisse les objectifs et fournisse à ce P-DG les ressources, les règles de conduite et la responsabilité dont il a besoin.

Prenons le cas de Jack Liu, qui, à Singapour, a présidé des conseils d’administration pendant plus de vingt ans. A ses débuts, ses interactions informelles avec les P-DG étaient extrêmement fréquentes. L’un d’eux s’en accommodait fort bien, mais deux autres estimaient qu’il empiétait sur leur territoire. Aussi, quelque temps plus tard, Liu adopta-t-il une approche plus formelle : il établit, par écrit, les responsabilités et les règles d’engagement du président et du P-DG (ce qu’il désigna comme un « pacte de non-agression »), et demanda au P-DG de signer le document. Mais cette approche eut l’effet inverse lorsque l’un des P-DG prit une décision technologique désastreuse sans consulter quiconque, pas même Liu. L’initiative du P-DG restait en effet parfaitement dans les limites du contrat ; l’engagement ne l’obligeait pas à demander conseil dans les domaines où il manquait de compétence.

Il fallut dix années à Liu pour mettre au point la méthode qu’il utilise maintenant. Plutôt que de bâtir une relation entre le président du conseil d’administration et le P-DG, il œuvre au rapprochement entre le conseil d’administration et le P-DG. « Deux rôles m’incombent vis-à-vis du P-DG, explique-t-il. Premièrement, en tant que président de CA, je dois veiller à ce que nous donnions à notre P-DG, collectivement, ce qu’un bon P-DG donne à ses subordonnés : de la motivation, un encadrement, des recommandations et du conseil. J’organise dans ce sens la chaîne de la communication et des contenus. Deuxièmement, comme membre du CA, je peux intervenir personnellement auprès du PDG, tout simplement parce que j’ai des compétences ou des connaissances. Actuellement, dans le cadre d’un CA dont je suis le président, je conseille le P-DG, non pas parce que je suis le président du CA, mais parce que je suis le plus ancien membre et que j’ai plus d’expérience que les autres. Dans le cadre d’un autre CA que je préside, un senior indépendant tient lieu de mentor du P-DG en raison de sa grande connaissance du secteur d’activité. »


RÈGLE #8
FACE AUX ACTIONNAIRES, SOYEZ LE DÉLÉGUÉ DU CA, PAS UN ACTEUR
Si le CA est le patron du P-DG, les actionnaires sont les patrons du CA. Les relations avec ces derniers sont de première importance pour le président du CA, qui est leur premier intermédiaire avec la société. Dans le cas des sociétés cotées en Bourse, la législation réglemente très strictement les communications entre le CA et les actionnaires. Cela afin de garantir égalité de traitement et équité à tous les actionnaires, quelle que soit l’importance de leurs avoirs. L’égalité de traitement des actionnaires est aussi importante pour les entreprises non cotées, mais leurs présidents ont davantage de liberté quant à leur façon de communiquer avec eux.

Pour Klaus Dinesen, un président danois chevronné, il est essentiel, lors des échanges avec les investisseurs, que le président agisse en tant que représentant du CA, et non pas à titre personnel. « Qui suis-je pour traiter d’égal à égal avec un important actionnaire ?, s’interroge-t-il. Un président de CA rémunéré 100 000 dollars par an. Ce n’est pas sérieux. Mais si c’est l’ensemble du CA qui s’adresse à lui, il écoute. C’est pourquoi je rappelle toujours aux actionnaires que je suis l’interface entre eux et le conseil d’administration. Je ne parle jamais en mon nom ; c’est la voix collective de tous les membres du conseil qui s’exprime par mon intermédiaire. »

La réciprocité est de mise. Klaus Dinesen tient également à ce que le conseil en sache le plus possible sur les attentes et les intentions des actionnaires. Il a élaboré un questionnaire en dix points qui couvre diférents domaines tels que les horizons de placement, le goût du risque, l’appétit pour les dividendes plutôt que pour la croissance, les préférences en matière de rythme et de type de croissance, et le degré d’attachement à la société. Tous les deux ans, il demande à chaque actionnaire de répondre à ces questions, puis il rend compte des résultats aux membres du conseil et discute avec eux des implications qui en résultent pour la société et sa stratégie. A son tour, il tient les actionnaires informés des activités du CA et de la société, leur transmet, à l’avance, l’ordre du jour de chacune des réunions du conseil, et leur fait parvenir un résumé en une page des principales délibérations et décisions. Il budgète quatre journées de travail uniquement pour les rencontres avec les actionnaires.

De l’avis de Klaus Dinesen, les actionnaires peuvent être un précieux atout. Le CA peut tirer parti de leur expérience, de leurs connaissances, de leurs réseaux et autres ressources, pour autant que (et cette condition est importante) ils se tiennent à l’écart de la salle du conseil. Dans un CA dont il était le président siégeaient trois actionnaires. Lors d’une réunion, alors que ces derniers commençaient à raisonner et à se comporter comme des propriétaires et non comme des membres du conseil, Klaus Dinesen mit un terme à la discussion et les pria de convoquer d’urgence une réunion des actionnaires. Dans un autre CA, il présenta sa démission, un actionnaire lui ayant envoyé une note lui demandant de faire approuver une acquisition par le conseil. Par la suite, l’actionnaire retira sa demande.

EN FIN DE COMPTE, il ne s’agit pas tant, pour le président d’un CA, d’un enjeu traditionnel de leadership. Le CA, qui conseille et supervise l’équipe de direction, exerce certes une importante fonction de leadership. Mais cette responsabilité est collective, et le travail du président est de donner la possibilité au CA de remplir sa mission. Pour être performants, les présidents doivent accepter d’être des animateurs et non pas des chefs. Leur rôle consiste à créer les conditions qui permettront aux membres du conseil d’avoir des discussions de groupe productives. Un bon président a conscience de ne pas être le premier parmi ses pairs. C’est simplement celui ou celle qui veille à ce que tout un chacun soit un bon membre du CA.


16/03/2019

Main basse sur les entreprises européennes

Un rapport de la Commission montre la croissance des investissements étrangers sur le territoire de l’Union








C'est une première et, pour certains, l’amorce d’un vrai virage pour la politique commerciale et industrielle: dans un long rapport publié mercredi 13 mars, la Commission européenne détaille les investissements étrangers sur le territoire européen et, singulièrement, dans les secteurs-clés de l’économie. C’est aussi un pas vers la mise en place d’un mécanisme qui pourra aboutir, à l’avenir, au « filtrage » de certaines de ces opérations si elles devaient présenter un risque trop grand. L’étude indique que les investissements venus de l’étranger – hors de l’Union européenne (UE) – sont en croissance continue, avec, désormais, 35 % des actifs aux mains de compagnies étrangères – et, à la clé, 16 millions d’emplois. C’est 10 % de plus qu’il y a dix ans. Le rapport évoque – c’est nouveau – les dangers que peut engendrer cette situation si le contrôle exercé par l’UE et ses pays membres est insuffisant et si des secteurs stratégiques continuent d’être ciblés par des pays tiers. Aucun Etat et aucune menace ne sont précisément désignés, mais il est évident que les tensions avec la Russie, l’inquiétude croissante sur le rôle de la Chine ou les risques d’un conflit commercial accru avec les Etats-Unis ont favorisé une prise de conscience. Le rapport relève, aussi, la progression rapide des investisseurs « offshore », c’est-à-dire ceux situés dans des pays identifiés comme des paradis fiscaux, qui sont parvenus, en peu de temps, à contrôler 4 % des actifs étrangers dans l’UE.

Un contrôle accru

L’affirmation d’une position plus ferme, la préoccupation sécuritaire et l’exigence de réciprocité visent d’abord, à « répondre à une forte demande des citoyens et des parties prenantes », souligne la commissaire au commerce, Cecilia Malmström, dans le communiqué. « Nous ne sommes pas des naïfs du libre-échange », ajoute le président Jean-Claude Juncker.

Toutefois, Bruxelles insiste : il faut, en même temps, préserver l’un des régimes d’investissements les plus ouverts au monde. Ou du moins, ses aspects les plus bénéfiques. Ce n’est donc que « dans des cas exceptionnels » qu’il faudrait considérer des investissements étrangers comme potentiellement dangereux pour l’ordre public d’un pays, ou de l’UE dans son ensemble.

Bien des domaines sont, en réalité, déjà dominés par des intérêts hors UE: le raffinage (67 %), les produits pharmaceutiques (56 %), l’électronique et l’optique (54 %). Dans les assurances (45 %) et les équipements électriques (39 %), la part des investissements étrangers est également déterminante. Le rapport met notamment en évidence la forte progression de la Chine dans la machinerie très spécialisée et l’aéronautique. « Pourquoi ? Parce qu’elle veut créer le concurrent d’Airbus et Boeing ! », note l’euro- député Les Républicains Franck Proust, rapporteur du texte voté en février par le Parlement de Strasbourg et visant à la mise en place d’un possible « épurement » des investissements étrangers. Les Etats-Unis, le Canada ou le Japon disposent de longue date de mécanismes de ce type.

Le rapport de la Commission fournit les premiers éléments factuels en vue de ce contrôle accru. L’étude, qui sera désormais annuelle, souligne que si les investisseurs « traditionnels » (Etats- Unis, Canada, Suisse, Japon, Nor- vège, etc.) sont présents dans presque tous les domaines d’activité en Europe et gardent une place prépondérante – ils possèdent 80 % des actifs européens détenus par des étrangers – on note surtout l’irruption de nouveaux acteurs. Y compris des particuliers et des familles pas toujours bien identifiés, porteurs de passeports russes, chinois ou américains, qui ont procédé à quelque deux cents investissements en 2017.

Ces nouveaux venus orientent surtout leurs placements vers les technologies de l’information, l’aéronautique et les secteurs de pointe. Des fonds d’investissement et de placement ciblent, eux, le secteur financier, dont plus du tiers des actifs étaient détenus par des non-Européens en 2016. Mais c’est sans doute la prise de contrôle, en 2016, par le groupe chinois Midea, du fabricant allemand de robots Kuka, qui aura le plus marqué les décideurs euro- péens. D’autant que le dirigeant de l’entreprise – qui avait soutenu le rachat – a depuis été licencié...

Les participations issues d’entreprises d’Etat, notamment les russes, les chinoises et celles issues du Golfe, représentent un autre sujet de préoccupation alors que quelque 400 sociétés européennes sont directement contrôlées par des Etats étrangers, contre seulement 15 en 2007. « Certaines puissances étrangères planifient leur politique de conquête économique mais l’Europe vient donc de s’armer afin de ne pas devenir un supermarché pour grandes puissances », estime M. Proust

Le mécanisme de « protection » envisagé devrait être réellement opérationnel dans dix-huit mois. Il est vu comme complémentaire de celui mis en place, au niveau national, par quatorze pays membres–la France et l’Allemagne notamment. Il permettra à l’UE de collecter, analyser et partager des
informations sur les investisseurs, leur profil, leur financement. Il est aussi censé identifier « l’investisseur ultime », ce qui devrait empêcher une tentative malveillante de prise de contrôle d’un actif jugé stratégique.

Les Etats et la Commission européenne pourront émettre des avis (non contraignants) sur tout investissement dans l’Union. Et si un tiers des Etats évoque un risque, Bruxelles devra soulever publiquement la question. De quoi, peut-être, écarter les dangers mais aussi éviter des divisions comme celles apparues entre Paris et Varsovie d’un côté, Berlin de l’autre, au sujet de Nord Stream 2, le gazoduc sous la Baltique qui aboutira en Allemagne.

«Un Etat montré du doigt ne pourra plus dire qu’il ne savait pas ! », insiste M. Proust, pour qui la réforme favorisera encore les investissements étrangers, mais plus les investissements « étranges ».



13/03/2019

Un collège européen du renseignement

Cette assemblée ne formera pas les futurs espions, mais réunira les principaux services pour « établir un lien avec les échelons de décision ».





renseignement francais
Trois cents spécialistes de 30 états sont réunis à Paris pour l’inauguration de ce dispositif



Les espions européens ont désormais leur grand- messe, mais sans photo de famille, confidentialité oblige. Des dizaines d’acteurs de différents services de renseignement du continent se réunissent à Paris, lundi 4 et mardi 5 mars, pour l’inauguration d’un « collège ». Une initiative lancée par Emmanuel Macron, lors de son discours à la Sorbonne, sur l’avenir de l’Union européenne, en septembre 2017. Il aura fallu près de dix-huit mois, et beaucoup de force de persuasion, pour faire aboutir ce « collège du renseignement en Europe », au sens anglo-saxon du terme. Car il ne s’agit pas ici de former les espions de demain, mais plutôt de mettre autour de la table les principaux services pour « établir un lien entre la communauté du renseignement et les échelons de décision », selon l’Elysée.

Le collège se fixe trois objectifs : le « rayonnement », afin de « faire comprendre aux décideurs les enjeux du renseignement » ; le « partage » des expériences et des savoir-faire ; la « réflexion » stratégique, en intégrant au dispositif les acteurs du monde universitaire, souvent coupés des services. Pas question en revanche d’en faire un outil d’échange d’informations – les relations bilatérales entre les pays sont privilégiées en la matière – ou un lieu de décision opérationnel.

Encombrants voisins russes

Si la France a été à la manœuvre, principalement par l’intermédiaire de Pierre de Bousquet de Florian, le coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, placé auprès du chef de l’Etat, les autres pays européens se sont rapidement montrés intéressés. Trente Etats ont répondu à l’appel (les 28 de l’Union européenne, auxquels s’ajoutent la Suisse et la Norvège). Sur les 80 services de renseignement intérieur, extérieur ou militaire invités, 66 seront représentés sous une forme ou une autre lors de l’événement inaugural. « Tous les poids lourds seront présents », assure l’Elysée.

Si la liste exacte des invités est classifiée, trente directeurs des services sont tout de même attendus, ainsi que neuf coordinateurs nationaux. En tout, 300 personnes devaient être présentes pour le discours de clôture d’Emmanuel Macron, mardi dans l’après- midi, au centre de conférences du ministère des affaires étrangères, dans le 15e arrondissement de Paris. Certains pays alliés, comme Israël ou les Etats-Unis, n’ont pas été conviés. Le Royaume-Uni, même s’il s’apprête à quitter l’UE, fait en revanche partie intégrante du dispositif, en tant qu’acteur majeur du renseignement en Europe.

C’est d’ailleurs aux Britanniques, en partenariat avec les Belges, que revient la responsabilité d’animer la première des trois tables rondes, dont les thèmes ont été choisis avec prudence. Il s’agit d’évoquer le rôle du renseignement dans la prise de décision politique. La seconde, coordonnée par l’Espagne et les Pays-Bas, permettra d’échanger sur le « continuum entre le renseignement intérieur et extérieur ». Enfin, la France et l’Allemagne dirigeront les débats sur le positionnement du renseignement par rapport aux institutions européennes.

Le cadre juridique de ce « collège » devrait être fixé lors d’une réunion en Espagne à la fin du mois de mars, avec la création d’un secrétariat pour coordonner le tout. A terme, les organisateurs visent quatre rencontres par an. De quoi y voir une plate-forme qui préfigurerait la création d’un service de renseignement européen ? « En aucun cas », assure-t-on à l’Elysée, où l’on rappelle qu’il s’agit d’un élément de souveraineté majeur pour les pays.

Les promoteurs du projet ont d’ailleurs veillé à ce qu’il ne tombe pas sous la coupe, notamment
budgétaire, de l’Union européenne, afin d’éviter toute confusion. « En matière de contre-terrorisme, tout le monde est d’accord sur les objectifs à atteindre. Mais, en matière de renseignement économique, nous sommes tous concurrents », rappelle-t-on.

Idem pour le contre-espionnage. Tous les services présents ne sont pas sur la même longueur d’onde, notamment au sujet des relations avec les encombrants voisins russes. « C’est en matière de contre-espionnage qu’on reconnaît ses vrais amis », glisse un expert du renseignement. Aucune donnée sensible ne sera donc échangée pendant ces débats qui seront avant tout une façon de cultiver des liens diplomatiques. « Dans ce milieu-là, parler ne nuit jamais », résume-t-on à l’Elysée, où l’on sait que la victoire est avant tout symbolique pour Emmanuel Macron, qui sera le premier chef d’Etat à s’exprimer devant la communauté du renseignement européen, presque au grand complet.





29/01/2019

Percer la bulle du PDG

Pourquoi les dirigeants devraient parler moins et poser plus de questions.



PDG
PDG


Si vous êtes PDG d’une grande entreprise – ou même d’une petite – votre plus haute responsabilité est de déceler la nécessité éventuelle d’un changement de direction majeur. Aucune grande réorientation ne peut être décidée sans votre feu vert. Or votre pouvoir et vos privilèges vous coupent – peut-être plus que quiconque dans l’organisation – des informations susceptibles de bousculer vos idées reçues et de la perception des menaces ou des opportunités latentes. Paradoxalement, pour agir comme le réclame votre position dominante, vous devez d’une façon ou d’une autre descendre de votre piédestal.

A en croire Walt Bettinger, PDG de la firme de courtage Charles Schwab, ce dilemme est le « défi numéro 1 » de sa fonction. Il se présente sous deux formes, explique-t-il : « Les gens qui vous disent ce qu’ils croient que vous voulez entendre et les gens qui ont peur de vous dire des choses qu’ils croient que vous ne voulez pas entendre. » D’une manière ou d’une autre, le problème affecte les responsables de tous niveaux, mais « son intensité est maximale au sommet de la hiérarchie ».

Nandan Nilekani, cofondateur d’Infosys et exhaut responsable du gouvernement indien, connaît les dangers du phénomène. « Si vous êtes un dirigeant, vous pouvez vous installer dans un cocon – un cocon de bonnes nouvelles, note-t-il. Tout le monde vous dit “tout va bien, il n’y a pas de problème”. Et puis, le lendemain, tout va de travers. » Et s’il est difficile pour la rumeur des problèmes internes de pénétrer la bulle formée autour du PDG par son pouvoir et sa fonction, cela peut être presque impossible pour des signaux provenant de l’extérieur de l’organisation – surtout s’ils sont faibles et lointains. Ce qui ne va pas sans risque à une époque où les marchés concurrentiels évoluent vite. Lorsqu’un changement radical se profile à l’horizon, ses premiers signes se présentent généralement comme des événements ambigus à la lisière du marché.

J’ai réalisé ces dernières années plus de 200 entretiens avec des cadres dirigeants d’entreprise et je n’en ai rencontré presque aucun qui n’éprouve personnellement ce problème (y compris chez les fondateurs d’entreprises relativement petites). Mais surtout, j’ai constaté que, dans les entreprises très douées pour innover, les dirigeants sont particulièrement attentifs et cherchent à le surmonter. Ils s’efforcent d’abattre les murailles qui les entourent. « Quand vous vous trouvez dans une boîte à l’intérieur d’un bureau, vous devez inventer un moyen d’en sortir », affirme le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos. C’est exactement ce que font ces leaders. Ils recherchent délibérément des situations extrêmement différentes où ils auront plus de chances de croiser l’inattendu. Ils s’aventurent hors des sentiers battus et découvrent de nouvelles questions complexes qui débouchent sur des enseignements importants.

Formuler les bonnes questions


S’ils insistent, les P-DG obtiennent presque toujours les informations qu’ils recherchent. Peut-être pas aussi vite qu’ils le voudraient, mais elles finissent par arriver. Plus difficile est d’obtenir les informations qu’ils n’ont pas réclamées, parce qu’ils ne savent pas les demander. Et malheureusement, les faits qu’ils ignorent ne concernent pas seulement d’obscurs recoins d’activités sous- performantes. Ils portent souvent sur des évolutions imminentes qui redessineront les contours de la concurrence future. Ces risques non anticipés sont parfois qualifiés d’« inconnues inconnues » (« unknown unknowns »), selon une formule célèbre de Donald Rumsfeld, ancien secrétaire d’Etat américain à la Défense. « Il y a des connues connues, expliquait-il en 2002. Ce sont des choses dont nous savons que nous les savons. Nous savons aussi qu’il y a des inconnues connues, c’est-à-dire des choses dont nous savons que nous les ignorons. Mais il existe en outre des inconnues inconnues – celles dont nous ignorons que nous les ignorons. Et… c’est cette dernière catégorie qui peut poser des problèmes. »

Donald Rumsfeld parlait des menaces militaires, mais, pour les entreprises aussi, les menaces économiques les plus dangereuses peuvent être celles qui semblent sortir de nulle part. Les pires désastres frappent des entreprises qui n’ont pas vu venir des innovations et de nouveaux acteurs que leurs dirigeants n’imaginaient même pas. Demandez donc aux patrons des entreprises fabriquant des GPS, rendus inutiles par les applications de navigation gratuites sur smartphone, ou à ceux des sociétés de taxis, bousculées par des automobilistes ordinaires devenus chauffeurs via Uber et Lyft.

Le territoire des inconnues inconnues peut souvent être éclairé par une question perspicace. Comme aime à le dire Clayton Christensen, expert en innovation : « Derrière chaque réponse se cache une question. » Mais il est souvent difficile de poser les bonnes questions, souligne Elon Musk, créateur visionnaire de PayPal, SpaceX et Tesla. « Bien souvent, la question est plus ardue que la réponse, note-t-il. Si vous parvenez à l’énoncer correctement, alors la réponse vient aisément. »

Une question originale a aidé Jef Immelt, PDG de GE, à trouver une solution à un problème sérieux auquel sa société était confrontée. Alors que le Web commençait à remodeler l’économie mondiale, la direction de cet énorme groupe industriel centenaire s’interrogeait sur son adaptation à l’ère des startup numériques. Fidèles à une culture forte qui incite à se poser des questions fondamentales dans des « moments d’introspection intense », selon les propos de Jef Immelt, ce dernier et son équipe se sont judicieusement demandé : « GE pourrait-il devenir un “industriel numérique” et qu’est-ce que cela signiierait ? » Cette reformulation a été le premier pas vers l’exploration d’un vaste territoire d’inconnues inconnues, car nul n’avait envisagé jusque-là l’éventualité d’un hybride entre les mondes digital et industriel. L’innovation qui en a résulté, qui associe la maîtrise du monde physique au big data et à l’analytique appliquée pour s’engager dans « l’Internet des objets vraiment grands », a transformé le groupe.

Hélas, les dirigeants ne sont pas plus capables de formuler des questions brillantes à volonté que de déclencher la foudre. Mais ils peuvent augmenter leurs chances d’avoir des éclairs de lucidité s’ils connaissent, puis suscitent ou recherchent les conditions dans lesquelles ces éclairs se produisent.

Il convient en premier lieu de cultiver des contacts avec des publics très divers et de faire savoir qu’on est abordable et d’inciter les autres à s’exprimer. Pour cela, Walt Bettinger manie tout un éventail de tactiques. D’abord, il prend contact régulièrement avec ses partenaires importants – employés, actionnaires, analystes et clients. Chaque fois qu’il rencontre un membre de l’un de ces
groupes, il lui pose la question suivante : « Si vous étiez à ma place, quelle serait votre priorité ? » Elle vise à révéler des opportunités et des menaces qui ne lui seraient pas venues à l’esprit, et, comme elle est formulée de manière impersonnelle, dit-il, les gens sont bien plus susceptibles d’oser livrer des informations. Il visite fréquemment des établissements éloignés du siège et n’omet jamais de dire aux salariés que son plus gros challenge personnel est d’éviter l’isolement, avant de solliciter leur aide. Pour être certain que ses collaborateurs s’abstiendront de filtrer ou d’édulcorer les informations, il leur impose de rédiger deux fois par mois ce qu’il appelle des « rapports d’une honnêteté brutale » comprenant cinq rubriques, dont l’une s’intitule : « Qu’est-ce qui est cassé ? » (il les incite à demander la même chose aux gens placés sous leurs ordres). Et chaque année, pour favoriser l’institutionnalisation d’un état d’esprit vigilant chez Schwab, il convie plusieurs salariés qui ont attiré son attention sur un fait potentiellement important à venir passer une journée au siège, à San Francisco – « à titre non pas de récompense, mais d’encouragement », dit-il.

Sans aller jusque-là peut-être, d’autres leaders ont trouvé eux aussi des moyens de faire apparaître des idées et des informations qui échappaient aux radars. Dans les premières années d’Internet, Marc Beniof, PDG de Salesforce, a parcouru le monde à la recherche de nouvelles idées auprès de dizaines de personnes d’horizons différents. Ce périple lui a inspiré une question qui a révélé une inconnue inconnue capitale : « Pourquoi les logiciels de gestion d’entreprise ne sont- ils pas tous construits comme Amazon ? Pourquoi continuons-nous à les installer et à les mettre à jour alors qu’Internet est là ? » La réponse à ces questions lui a donné l’idée de lancer Salesforce, dont le chiffre d’afaires dépasse aujourd’hui 8 milliards de dollars. Il n’est donc pas étonnant que lui-même et ses directeurs entreprennent régulièrement des « tournées d’écoute » mondiales, à la recherche de signaux stratégiques faibles. Chez Salesforce, les dirigeants participent également à Airing of Grievances (« expression des doléances »), un groupe de discussion ouvert à toute l’entreprise. Il répond au même objectif que les rapports d’une honnêteté brutale de Walt Bettinger : 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, il livre à la direction générale des informations d’alerte avancée, brutes de décofrage, sur ce qui ne fonctionne pas et pourquoi.

Rod Drury, fondateur du néo- zélandais Xero, l’un des éditeurs de SaaS (« software as a service ») les plus dynamiques du monde, passe par les réseaux sociaux d’entreprise pour animer des conversations auxquelles le personnel de toute sa société participe. Mais il ne se limite pas à examiner ce que les autres communique : il y partage aussi la stratégie de l’entreprise et l’analyse du marché. Ses messages invitent tous les collaborateurs de l’entreprise – « même s’ils n’en font partie que depuis dix minutes » – à poser des questions, à émettre des opinions ou à contester des postulats en décalage avec la réalité.

Même si leurs tactiques difèrent, Walt Bettinger, Marc Beniof et Rod Drury illustrent tous trois le gavage d’informations auquel les PDG innovants s’astreignent régulièrement. Ils ne s’en tiennent pas à ça : les cadres dirigeants novateurs se mettent délibérément dans des situations où ils pourraient se trouver inopinément dans l’erreur, spécialement mal à l’aise et étrangement silencieux. Ils augmentent ainsi leurs chances de faire surgir les bonnes questions qui les aideront à détecter des signaux faibles cruciaux.

INOPINÉMENT DANS L’ERREUR


Quel genre de P-DG paie-t-on pour qu’il se trompe ? Les conseils d’administration veulent pouvoir faire confiance aux dirigeants, et les organisations aussi, en général. Pourtant, si les dirigeants tiennent à avoir réponse à tout, ils resteront dans les limites de ce visionnaire fondateur de « The Whole eart catalog et de la communauté en ligne The Well, quelle était la clé de son instinct créatif. Il m’a répondu : « Chaque jour, je me pose la question : ‘‘Sur combien de sujets me suis-je complètement trompé ?’’ » Au cours de mon étude, j’ai raconté cette anecdote à Hasso Plattner, cofondateur de SAP. Il s’est incliné et a confirmé : « C’est ce que je fais chaque matin au réveil !

Innover implique toujours, au moins implicitement, l’aveu de quelque erreur antérieure. Robin Chase a fondé Zipcar après avoir découvert l’autopartage en Europe et constaté l’immense gaspillage imposé à toute la société américaine par l’idée que chacun doit avoir sa propre voiture. Ce genre de mea culpa est le plus positif, car il désigne une opportunité. Plus communément, les entreprises sont forcées de prendre conscience de leurs égarements lorsqu’un nouveau concurrent les menace ou lorsque les défauts de vieilles méthodes deviennent véritablement pénibles.

Reste à savoir comment un dirigeant doit admettre sa faillibilité. Ed Catmull, président de Pixar et de Walt Disney Animation Studios, a pris l’habitude de rencontrer ses nouveaux salariés lors des réunions d’accueil, où il déclare très publiquement qu’il n’a pas réponse à tout. « Je parle des erreurs que nous avons commises et des leçons que nous avons apprises... Il ne faudrait pas que nos succès amènent les gens à croire que nous faisons tout correctement », expliquait-il. A l’en croire, l’erreur est non seulement acceptée, mais encouragée : « Se tromper le plus vite possible, c’est faire le choix d’un apprentissage ambitieux et rapide », assure-t-il dans son livre « Creativity, Inc. ».

Sara Blakely, fondatrice et P-DG de Spanx, célèbre même les échecs pour aider les gens à tirer les leçons de leurs erreurs. Récemment, lors d’un séminaire dans son entreprise, elle a évoqué une série d’instants « oups » qu’elle a personnellement vécus depuis la fondation de Spanx. Et Rod Drury utilise un moyen original pour ne jamais oublier de remettre en question les idées qu’il partage avec les autres anciens de son industrie. « J’adore la théorie du management de George Costanza », m’a-t-il dit. C’est une allusion à un épisode célèbre de la série télévisée « Seinfeld », dans lequel l’infortuné George décide de changer de vie en suivant un nouveau principe : « Si votre instinct se trompe toujours, le mieux doit être de faire exactement l’inverse. » Rod Drury sait que Xero, confronté à des concurrents bien plus grands, ne peut les battre à leur propre jeu mais doit se montrer plus malin en agissant autrement. Il se pose donc cette question : « Quel est l’exact contraire de ce qu’un concurrent en place attend de nous ? » C’est certainement ce qu’il a fait quand il a tout misé sur le cloud en 2005, à une époque où le monde du logiciel était encore fermement cramponné aux applications pour micro-ordinateurs. Cet exercice est souvent divertissant et met sur la voie d’une vérité importante. 

Adrian Wooldridge, qui publie chaque semaine dans « The Economist » des chroniques bien senties, a appris à le faire en observant le légendaire Bob Woodward, l’un des deux journalistes qui ont révélé l’affaire du Watergate. Il posait autour de lui des questions si basiques qu’elles en étaient presque gênantes. Elles donnaient l’impression qu’il n’était au courant de rien. Mais Adrian Wooldridge a vu le résultat : comme Bob Woodward ne dévoilait aucun axe d’investigation clair, ses interlocuteurs étaient plus susceptibles de révéler des choses dont il ne savait pas qu’il les cherchait.

Narayana Murthy, autre cofondateur d’Infosys, demande à son équipe dirigeante d’aborder les questions de la même manière – en renonçant à tout désir d’en « jeter plein la vue ». « J’aide, assure-t-il, en disant que nos questions doivent être, autant que possible, formulées à l’aide de phrases simples. » Qu’elles aient l’air simpliste lui est égal, « car les phrases complexes et les questions à tiroirs introduisent un ensemble de conditionnalités » – autrement dit, des idées préconçues qui limitent la réponse avant que quiconque ait simplement commencé à y réfléchir.


21/01/2019

Vincent Miclet, un escroc en eau trouble en Afrique

400 millions d'euros dans son compte en banque








Au plus fort du scandale, cet été, Alexandre Benalla s’en est allé discrètement séjourner chez un richissime ami français, au Maroc. L’ancien chargé de mission de l’Elysée est arrivé en jet privé à l’aéroport de Marrakech. Une voiture l’y attendait, l’une des trois Bentley Mulsanne circulant dans le royaume. Le chauffeur en gants blancs l’a conduit dans la palmeraie, où la Bentley a franchi les murs ocre du «domaine du Cheval d’or», non loin du palais du roi Mohammed VI, pour pénétrer dans un décor féerique. Trois hectares de jardins luxuriants, un terrain de tennis, deux pis- cines, un spa de plus de 1000 mètres carrés, deux mosquées pour les seize employés en li- vrée et, au cœur de tout cela, un bijou d’archi- tecture arabo-mauresque, des appartements et des salons à la déco tape-à-l’œil... C’est ici que, trois jours durant, M. Benalla a tenté d’échapper à la pression médiatique.

Le maître des lieux s’appelle Vincent Miclet, un Français de 53 ans, détenteur d’un passeport diplomatique béninois, 180e for- tune de France (500 millions d’euros) d’après le magazine Challenges. Avec son sourire cauteleux, ses mèches un peu trop blondes et son regard d’acier, on se dit qu’il aurait pu, sans trop d’effort, jouer un méchant dans James Bond. Voilà trente ans qu’il navigue, au gré des opportunités et des rencontres, dans les coulisses de la Françafrique.

Quand il reçoit Le Monde dans son palais mauresque, un jeudi d’octobre, en costume bleu et cravate rose bonbon, il revient volontiers sur l’épisode Benalla. Leur rencontre s’est faite en 2017, par le biais de l’ancienne petite amie de M. Benalla, à Paris. Les deux hommes s’apprécient et partagent le goût du pouvoir, de l’intrigue, de l’argent et de la diplomatie parallèle en terre africaine, à laquelle s’initie en ce moment l’ancien garde du corps. « Je l’ai invité à se refaire une santé chez moi, précise Vincent Miclet, trois mois après que l’affaire a éclaté. Il devenait fragile, et cette histoire menaçait le chef de l’Etat.» Soupçonné d’avoir recruté le jeune homme pour protéger son ex-compagne, la starlette de télé-réalité Ayem Nour, et le fils qu’il a eu avec celle-ci, puis de l’avoir utilisé pour approcher le président de la République, M. Miclet s’insurge: «Je n’ai jamais employé Benalla, et je n’ai pas besoin de lui pour rentrer dans la Macronie. »

HOMME-ORCHESTRE

Un autre sujet, bien plus sensible, préoccupe aujourd’hui ce quinquagénaire très secret, qui ne s’est jamais exprimé dans les médias et a fait déréférencer du site de L’Obs la seule enquête parue sur lui, en 2013. Cette fois, ce n’est pas de Benalla qu’il s’agit, mais de présomptions du détournement de 400 millions de dollars (355millions d’euros) en Angola, pays pétrolier où il a fait fortune entre 1992 et 2012. Même s’il ne laisse rien paraître, continuant à jouer au tennis chaque matin et à mener grand train dans son domaine du Cheval d’or, Vincent Miclet redoute que la justice angolaise se pique de délivrer un mandat d’arrêt contre lui. Alors, s’il sort du silence, c’est pour plaider lui-même sa cause.

Etrange personnage, à la fois branché et hors du temps, qui trace sa route à contre-courant de l’Afrique actuelle, portée par une nouvelle génération d’oligarques, de certains dirigeants et d’acteurs de la société civile revendiquant une émancipation décomplexée. Le Français leur préfère des leaders à l’ancienne, comme le président autocrate du Congo, Denis Sassou-Nguesso, qu’il côtoie depuis l’enfance et qualifie volontiers de « mentor ».

Vincent Miclet est né au Tchad, où ses parents étaient coopérants, mais c’est au bord du fleuve Congo, à Brazzaville, qu’il s’est initié aux arcanes de la politique et des affaires. Dans les années 1970, sa mère est employée à l’ambassade de France, et lui élève au lycée français Saint-Exupéry. Il y fréquente les enfants du clan de Denis Sassou-Nguesso, puissant ministre nommé président en 1979, ainsi que Jean-Jérôme Feliciaggi, le fils d’un entrepreneur corse omnipotent dans la pêche industrielle et les jeux. Robert Feliciaggi est un homme de réseaux, parfaitement à son aise dans cette Afrique francophone toujours sous l’emprise de Paris, où tout s’achète et tout se vend. Il deviendra bientôt l’autre mentor, avec M. Sassou-Nguesso, de l’ambitieux Miclet. Celui-ci ne fait pas de longues études, mais se lance rapidement dans le commerce de poisson, avec un certain talent. Aujourd’hui, il se vante d’avoir « fait » son premier million de dollars à 19 ans et demi.

Dans les années 1980, il apprend le métier auprès des pirates de la Françafrique pétrolière, ces hommes capables de faire et de défaire des régimes, de monter des finance- ments occultes de campagnes électorales françaises ou de créer des quasi-Etats parallè- les. Parmi eux, André Tarallo, le « M. Afrique » d’Elf Aquitaine. Miclet l’a connu, et apprécié. « C’était un grand monsieur, qui a ramené à la France des pays comme le Gabon, le Congo... Je lui voue une reconnaissance éternelle », dit-il sans ambages, indifférent à la corruption à grande échelle de l’époque et au soutien à des dictateurs kleptocrates. A l’entendre, le système Elf était vertueux et a permis de nouer de solides relations bilatérales. «La France a fait une connerie en dissolvant Elf pour créer Total», déclare-t-il avec la certitude de celui qui a connu le système de l’intérieur.

Lorsque M. Sassou-Nguesso perd l’élection, en 1992, Vincent Miclet sent le vent tourner et rejoint Charles Feliciaggi, frère aîné de Robert, au Cabinda, une enclave angolaise frontalière du Congo. Ensemble, ils importent, entre autres, du riz vietnamien par cargos entiers. Mais devenir le « roi du riz » ne suffit pas à M. Miclet. Il rêve de s’imposer à Luanda, la capitale angolaise. Dans ce pays ravagé par une interminable guerre civile (1975-2002), la violence qui sévit dans les campagnes empêche le bon approvisionnement de la ville, et tout ce qui y est consommé vient de l’étranger. M. Miclet entend s’imposer comme l’importateur en chef. Charles Feliciaggi com- mence par aider celui qu’il appelle «mon petit», mais les deux hommes se brouillent, M. Feliciaggi préférant miser sur les casinos et le PMU, notamment en Guinée Conakry. «Je n’ai jamais touché aux armes ni aux jeux, s’enorgueillit M. Miclet. Sans ça, je serais milliardaire. » Ou mort. Robert Feliciaggi, lui, a été tué par balle, en Corse, en 2006.

L’Angola est un pays plein de promesses, regorgeant d’or noir et de diamants, sous la coupe d’une petite élite gavée aux milliards de pétrodollars détournés. La corruption y a longtemps été la norme. «Chacun son vocable, nuance M. Miclet. Je préfère parler d’accords de partage. En Afrique, on ne fait pas d’affaires sans donner de commissions. » Et sans prendre de risques... Au millieu des années 1990, il faut un certain courage pour s’installer, comme lui, à Luanda, capitale sans infrastructures à la sécurité hasardeuse. Cet aventurier du commerce international excelle dans l’importation de denrées alimentaires, d’uniformes, de bottes pour une armée en passe de devenir l’une des plus puissantes d’Afrique. Il fait même venir de France un « ami », l’ancien gendarme de l’Ely- sée Christian Prouteau, fondateur du GIGN. Celui-ci aidera à professionnaliser la garde républicaine, dont il se vante aujourd’hui d’avoir dessiné les uniformes, trouvé l’hymne et même constitué l’orchestre.

«AU MOINS 30 %»

En dehors des vivres et de l’équipement des troupes, M. Miclet achemine toutes sortes de marchandises, même des tee-shirts et des accessoires made in China pour les campagnes électorales du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), au pouvoir depuis 1975. Depuis le petit bureau de sa société, baptisée « Angodis », il s’essaie égale- ment à la production de ciment et à la construction. En quelques années, il devient aussi riche qu’incontournable. A Luanda, où il fréquente Miss Angola, il finira par posséder une demeure extravagante, « plus belle que celle du président », selon un visiteur angolais. Il se sait intouchable. Il faut dire que son associé n’est autre que le tout-puissant général Manuel Hélder Vieira Dias, alias « Kopelipa », un haut gradé affairiste qui a la main sur le renseignement, un accès permanent au président José Eduardo dos Santos et la capacité d’attribuer les contrats les plus juteux.

Ainsi placé au cœur du système, M. Miclet sait se rendre utile. Il aide, par exemple, la banque Lazard à décrocher un mandat de restructuration de la dette du pays, ce qui ne l’empêche pas de pester contre ces Français qui refusent de se plier aux usages locaux et de payer des commissions « d’au moins 30 % ». Bon prince, il vient aussi à la rescousse de l’ambassadeur de France, Guy Azaïs, en plein « Angolagate », un scandale de vente d’armes soviétiques par Paris à Luanda. Dans un contexte de tensions entre la France et l’Angola, sur fond de procédures judiciaires, il facilite une rencontre entre le diplomate et l’influent général « Kopelipa ». Toujours dans l’ombre, il est également en relation avec Bruno Joubert, le « M. Afrique » de l’Elysée sous les présidences Chirac. «Je l’ai vu tra- vailler, sans rien demander en échange, à la reconstruction du lien entre la France et l’Angola, et cela fut très utile, se souvient Jean- Philippe Gouyet, ancien haut cadre de la DGSE (renseignement extérieur) reconverti dans le privé. M. Miclet est profondément africain dans sa manière d’être. Il est resté très secret, même dans le petit milieu de la Françafrique où tout se sait, mais il a été très puissant. »

A Paris, on le voit débarquer en jet privé et déambuler dans sa Rolls immatriculée « VM » avec des ministres angolais. A Luanda, en lien avec « Kopelipa », il s’associe à un géant chinois du bâtiment pour faire sortir de terre des tours d’habitation à loyer modéré. Il tourne le dos aux multinationales françaises, trop frileuses et trop chères à son goût. A l’exception de Necotrans, un petit groupe de logistique portuaire, à la gestion artisanale et audacieuse, fondé par Richard Talbot en 1985. Ensemble, ils créent 5M, une compagnie chargée de gérer le terminal portuaire de Luanda, endroit idéal pour contrôler toutes les importations du pays par voie maritime et engranger ainsi des « bénéfices colossaux », selon un témoin de l’époque. Mais, cette fois encore, M. Miclet se fâche avec son associé. En 2012, il rachète les parts de Necotrans dans 5M, qu’il continue de gérer avec le clan des généraux. Ceux-ci le placent également à la tête de NDAD, une chaîne de 175 supermarchés disséminés dans les dix-huit provinces du pays.

C’est du compte de NDAD, dont il détenait 80% du capital en son nom propre, que Vincent Miclet est aujourd’hui soupçonné par les autorités actuelles de l’Angola d’avoir effectué des virements frauduleux vers une autre de ses sociétés, PointPark Finance Limited, établie aux îles Vierges britanniques. Un nom qui ressemble étrangement à celui de la société offshore de « Kopelipa » au Panama, dénommée, elle, « PointPark Trade ». Vincent Miclet a-t-il voulu abuser son partenaire et protecteur « Kopelipa » en jouant sur les noms de ces sociétés pour aspirer une partie des centaines de millions détournés ? Lui dément. Il fait valoir un accord de paiement de dette, passé en février 2015, et assure que ses affaires, auditées par le cabinet Deloitte, sont en règle.

Ces accusations, distillées dans la presse angolaise, surviennent dans un contexte de spectaculaire lutte contre la corruption, menée par le nouveau chef de l’Etat, Joao Lourenço, au pouvoir depuis septembre 2017. Cet apparatchik du MPLA a trompé ceux qui le disaient à la solde de son prédécesseur et s’est montré impitoyable à l’égard de certains milliardaires de l’ancien régime. Un fils de l’ex-président est en prison, de même que son associé suisso-angolais et plusieurs minis- tres. « Kopelipa » lui-même est sur la sellette, mais semble épargné pour l’instant, peut-être grâce aux secrets d’Etat qu’il détient. Quant à Vincent Miclet, ce Français que le Tout- Luanda considère comme l’« homme de paille » du général, il se retrouve donc en première ligne face aux offensives judiciaires.

DANDY DE GRAND CHEMIN

Lui-même rejette l’image de prête-nom.

« Tout ça n’est que de la manipulation de certains généraux qui ont voulu me détruire », se défend-il installé dans son bureau à l’allure de « QG » présidentiel, au rez-de-chaussée de son palais mauresque, décoré de trois grands drapeaux, de la France, du Maroc et de l’Angola, ses « pays fétiches », comme il dit. Sa cible principale ? Le général Leopoldino Fragoso do Nascimento, alias « Dino », un temps conseiller spécial de « Kopelipa » et connu pour ses manœuvres financières. « L’Afrique m’a tout donné, et l’Angola m’a tout repris à un moment, poursuit-il entre une bouffée de cigarette et une gorgée de rosé. Je me suis fait avoir, mais ce sont ces généraux pourris qui me doivent au moins 250 millions de dollars ! J’ai d’ailleurs contre-attaqué devant un tribunal de Luanda, et j’ai confiance dans le nouveau président, qui fait ce qu’il dit.» En réalité, le Français joue son va-tout en dénonçant un système dont il a pleine- ment profité du temps de l’ancien régime. Son destin dépend en partie du président Lourenço, qui peut l’enfoncer ou le rétablir.

«Miclet a été le faux nez pour le clan des généraux, mais ça a mal tourné », résume l’un de ses anciens associés. L’entrepreneur a quitté l’Angola en 2012. A la hâte. Il a dû mobiliser son entregent pour obtenir l’autorisation de décollage de son jet, cloué au sol. Plusieurs sources affirment qu’il a fui en raison d’un différend financier avec son partenaire d’alors : « “Kopelipa” lui en veut à mort, confie un homme d’affaires bien introduit à Luanda. Miclet était associé aux gens les plus corrompus et les plus dangereux du pays. Il s’est cru intouchable et a fini par voler des voleurs, qui ne lui ont pas pardonné.» Interrogé sur ce point, l’intéressé esquisse un sou- rire carnassier : « Moi, je suis un bonhomme, et j’ai de quoi me défendre à Luanda, où je suis retourné en février 2016. J’y suis resté trois mois, sans que rien ne m’arrive. » Avant de tenter de convaincre, et de parler de lui à la troisième personne avec l’aplomb de celui qui veut y croire : « En Angola, l’enfant prodige Vincent Miclet revient dans les prochaines semaines. » Un diplomate angolais au fait du dossier nuance : « Il est sous enquête de la justice, mais n’est pas encore visé par un mandat d’arrêt et peut donc revenir en Angola. A ses risques et périls. C’est une question de temps pour que “Kopelipa” soit inquiété par la justice... Si “Kopelipa” tombe, Miclet tombe. »

Mais, pour ce dandy de grand chemin, l’Afrique reste un vaste terrain d’affaires. Dès 2012, à son départ d’Angola, il s’imagine un dessein pétrolier au Gabon. Pour s’introduire à Libre- ville, il peut compter sur les efforts de son ami Christian Prouteau. L’ancien gendarme se dit prêt, à l’époque, « à [se] porter caution, malgré les infos des services », selon des mes- sages téléphoniques entre les deux hommes, interceptés par des policiers français au détour d’une enquête. Prouteau l’informe du rôle pris par Frédéric Bongo, actuel directeur des services de renseignement gabonais, « qui a pris du galon » et se démène pour obte- nir un rendez-vous avec son demi-frère le président Ali Bongo.

En Françafrique comme ailleurs, les réseaux des uns peuvent nourrir ceux des autres. Ou se heurter à des adversaires coriaces... Ainsi, l’arrivée de Vincent Miclet au Gabon est vue d’un mauvais œil par l’un des hommes forts du pays: Michel Tomi, présenté par la police française comme le dernier des parrains corses. Cet homme de 71 ans, connu pour avoir bâti un empire dans les jeux et le bâtiment en Afrique francophone, entretient des relations privilégiées avec Ali Bongo et s’est fendu d’un coup de téléphone peu amène à Vincent Miclet, lorsqu’il a eu vent de ses velléités gabonaises. Peu importe. M. Miclet pense avoir déjà trouvé son nouveau « Kopelipa » en la personne du Béninois Maixent Accrombessi, influent directeur de cabinet du président gabonais, détenteur des secrets du régime et homme d’affaires incontournable pour qui veut décrocher des contrats dans l’Etat pétrolier.

MM. Miclet et Accrombessi parlent le même langage, celui des alcôves des palais présidentiels et des soirées fastueuses. Ils ont aussi en commun la passion de la pêche et un goût prononcé pour la vie bling-bling et la spiritualité, catholique pour le Français, vaudou pour le Béninois, volontiers prosélyte sur le sujet. Les deux quinquagénaires se lient d’amitié. Vincent convie Maixent dans son somptueux château de Fleurac, en Dordogne ; il lui prête l’un de ses jets privés, un Global Express parmi les plus luxueux au monde, qu’il louera ensuite à des chefs d’Etat ; il lui vend un Boeing 777 acheté aux Etats-Unis et restauré au Royaume-Uni. A Paris, l’un et l’autre font appel au même avocat pénaliste, Me Francis Szpiner, familier des intrigues franco-africaines. Avec sa société PetroPlus Overseas, M. Miclet dépense des dizaines de millions de dollars pour réaliser son « rêve d’enfant » : acquérir des permis pétroliers. M. Accrombessi l’aide à en obtenir deux.

« LE PÉTROLE, C’EST COMME LE CASINO »

Ces derniers temps, le vent a tourné. Depuis que Vincent Miclet est tombé en disgrâce en Angola, les fonds à investir se tarissent et, surtout, ne lui rapportent rien à court terme. Ses permis pétroliers, obtenus en 2011 dans le nord du Mali, où le djihadisme et la grande criminalité s’entremêlent, restent inexploités et lui sont finalement retirés. Au Gabon, ça ne va guère mieux. A l’été 2016, Maixent Accrombessi a été victime d’un AVC, un an après avoir été arrêté à sa descente d’avion, à Paris, dans le cadre d’une enquête qui lui vaudra d’être mis en examen pour « corruption » et « blanchiment en bande organisée ». Dépourvu de son « protecteur» et de moyens pour développer de l’offshore, extrêmement coûteux, Vincent Miclet voit l’un de ses permis au Gabon lui être retiré, sans dédommagement.

Sa compagnie pétrolière, désormais établie en Turquie pour des raisons fiscales, a aujourd’hui des allures de coquille vide. Au point que la lettre spécialisée Africa Intelligence qualifie Vincent Miclet de « pétrolier virtuel ». « Le pétrole, c’est comme le casino, une chance sur deux de gagner», répète-t-il, comme pour se convaincre. Pour le moment, il perd et tourne en rond dans son palais de Marrakech ou sous les ors de son château de Fleurac, acquis en 2009 pour 3,7 millions d’euros. Après l’avoir équipé d’un bowling et d’une discothèque privée, il y a donné des fêtes que l’on dit mémorables.

A Paris, où tout le petit monde de la França-Afrique se connaît et s’épie, ses détracteurs le surveillent en attendant le moindre faux pas pour l’enfoncer. L’arrestation en France, en 2009, de l’un de ses chauffeurs occasionnels, en possession de 2,5 kilos de cocaïne, donne l’occasion d’alimenter les rumeurs. Le chauffeur sera condamné en 2010, mais Vincent Miclet, entendu par la police, ne sera pas mis en cause dans cette affaire. Jusque-là, il n’a d’ailleurs jamais été épinglé par la justice. Bien que son étoile pâlisse, il continue ses affaires. Ou du moins il essaie. Sans grande conviction, il a formulé une offre de reprise du groupe portuaire Necotrans, celui de Richard Talbot, son défunt associé d’autre- fois, dont l’héritière n’a su gérer la suite. Sa proposition n’a pas été retenue, et Necotrans a été liquidé à l’été 2017. Sur le plan politique, M. Miclet a tenté, en vain, de financer la campagne présidentielle, au Bénin, de Lionel Zinsou, en 2016, qui a échoué. Au Mali, il a ensuite donné un coup de main logistique à Soumaïla Cissé, candidat malheureux à la présidentielle d’août 2018. Partout, sa vision du pouvoir s’aligne avec celle, simpliste, du président américain, Donald Trump, qu’il cite en exemple et montre en vidéo sur l’un de ses smartphones : « En Afrique, il faut un pouvoir fort. »

« PAS D’AMALGAME »

En attendant que l’on décide de son sort en Angola, M. Miclet a récemment réorienté son activité vers la Guinée-Bissau et la République centrafricaine, deux pays à risque, économiquement exsangues et délaissés par les entrepreneurs français. Lui y voit son nouvel Angola et s’enthousiasme en parlant de pêche en Guinée-Bissau ou en expliquant vouloir aider la République centrafricaine, minée par la guerre et la grande pauvreté, à mieux capter les recettes du diamant. Le voilà proche du président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, dont le conseiller diplomatique a vainement tenté, en août, de l’imposer dans une délégation officielle auprès de responsables de l’Elysée, en vue de préparer une rencontre avec Emmanuel Macron. Il aurait bien voulu en être, mais l’Elysée l’a écarté.

A Bangui et à Bissau, cet entrepreneur à l’allure de Gatsby de la Françafrique détonne, et ça lui plaît. En France, il est un ovni esseulé et incompris. Il ne se rend que quelques jours par an dans son château de Fleurac, qu’il cherche à vendre. Il se séparerait bien aussi de son luxueux six-pièces au cœur du 16e arrondissement de Paris, situé un étage en dessous de celui de son « pote », Marc Francelet, un ancien journaliste aujourd’hui lobbyiste à la réputation sulfureuse, qui a un temps aidé Alexandre Benalla. Pour gérer son patrimoine immobilier, Vincent Miclet a récemment chargé l’épouse d’un homme lié au banditisme corse, actuellement incarcéré, de gérer bénévolement les SCI détentrices de son château et de son appartement. « Cela n’a rien à voir avec les activités passées de son mari, dit-il agacé. Il ne faut pas faire d’amalgame. C’est une amie et une femme très bien, qui essaie d’avancer. »

L’homme est ainsi fait qu’il s’active tous azimuts et pilote son empire de sable depuis son domaine de Marrakech. Un jour pour louer son jet Global Express à des chefs d’Etat africains et des hommes d’affaires du Congo. Un autre pour tenter de convaincre le chef des services de renseignement d’Angola de son innocence. Son espoir ? Accéder au nouveau président angolais ou à Emmanuel Ma- cron. Alexandre Benalla feint, pour sa part, de s’être éloigné de lui, non sans amertume, tout en le prévenant de notre appel à peine le téléphone raccroché. «Je ne le considère pas comme un ami et je n’entretiens aucune rela- tion personnelle ou d’affaires avec lui, confie l’ancien chargé de mission de l’Elysée au Monde. Il a voulu se servir de moi, comme beaucoup d’autres. » Christian Prouteau semblait sur la même ligne, en 2014, alors qu’il était entendu par la police française dans une affaire concernant l’escroc Christophe Rocancourt : « Vincent est sympathique et tout ce qu’on veut, mais il a tendance à vouloir diriger tout le monde et à considérer les autres comme un peu moins que rien.» Désormais sans parrains, Vincent Miclet, en quête de nouvelles aventures, semble bien seul au milieu de la palmeraie.