22/06/2018

Des espions qui venaient de Russie

Stars chéries des films hollywoodiens depuis les années 1950, et de Red Sparrow aujourd’hui, les espions et espionnes russes sont en voie de disparition. Car la réalité et la technologie dépassent la fiction.


L’image des Russes dans la culture populaire occidentale fait partie des choses désagréables qu’ils doivent supporter depuis des générations. L’inimitable Rosa Klebb, la brute qui essaie de tuer le héros britannique James Bond avec une lame empoisonnée dissimulée dans la pointe de sa chaussure, est toujours la mère (marâtre) de tous les maux. Les Russes, hommes ou femmes, sont en général brutaux, froids et dénués de conscience morale, et quand par hasard ils sont sympathiques, comme Lev Andropov, le gentil cosmonaute d’Armageddon, ils portent la chapka et sont ivres.

Aujourd’hui on pense plus souvent qu’on ne le souhaiterait à Rosa Klebb, et c’est moins à cause du cinéma que de la réalité. Le récent empoisonnement de l’ancien agent double russe Sergueï Skripal est un crime digne de la guerre froide, comme l’histoire de Trinh Xuan Thanh, ce Vietnamien kidnappé en plein Berlin à l’été 2017 sur ordre des services secrets de la République socialiste du Vietnam. Les services des pays communistes, ou plutôt des pays autoritaires, auxquels appartiennent entre autres les Russes, ont aussi peu de pitié pour leurs victimes que de respect pour l’État de droit. 
Le malaise se répand en Occident. 

Le péril terroriste. 


La fin de la guerre froide et la montée du terrorisme islamiste ont longtemps fait disparaître les agents russes de l’esprit des Européens et des Américains. L’incarnation du mal n’était plus le vieil apparatchik du Bureau politique prêt à appuyer sur le bouton nucléaire, mais un prêcheur menaçant sous une tente en Afghanistan. Les islamistes connaissent le pouvoir des images mieux que les communistes. La réalité n’a jamais autant dépassé la fiction que le 11 septembre 2001, quand Al-Qaida a mis en scène un meurtre à grande échelle devant les caméras de télévision. Les services secrets américains ont ensuite combattu ce péril avec des méthodes que l’Occident aurait plutôt attribuées à l’Union soviétique – enlèvements, torture et détention hors de tout droit. 

À cette époque, les Russes post-soviétiques n’avaient pas arrêté d’espionner l’Occident, mais ils ne suscitaient plus vraiment d’inquiétude. En 2010 par exemple, un de leurs réseaux d’espionnage a été démantelé aux États-Unis : dix hommes et femmes qui se faisaient passer depuis des années pour de bons citoyens, tout en faisant discrètement leur rapport à Moscou. Les Américains ont réagi à la nouvelle avec stupéfaction et humour plutôt qu’avec inquiétude. [Après son rapatriement en Russie dans le cadre d’un échange de prisonniers], Anna Chapman, l’une des membres du réseau, a fait une brillante carrière à la télévision russe – ce qui correspondait bien à l’époque.

Joe Weisberg a conçu à partir de cette afaire une série télévisée [The Americans] sur les espions qui vivent “parmi nous” : Philip et Elizabeth élèvent deux enfants dans la banlieue de Washington et travaillent accessoirement – ou principalement – pour Moscou. Ils séduisent, torturent ou tuent. Weisberg n’avait qu’un problème : plus personne n’avait peur des Russes. Il a donc décidé de situer
l’action dans les années 1980, époque où le président Ronald Reagan considérait l’Union soviétique comme “l’empire du Mal”.

Si Weisberg écrivait sa série aujourd’hui, il pourrait sans problème situer l’action de nos jours. Vladimir Poutine qui pense que son pays est assiégé par l’Occident – essentiellement à cause de l’élargissement de l’Otan – vient d’atteindre son objectif déclaré : la Russie est à nouveau prise au sérieux, voire crainte. Depuis qu’il a annexé la Crimée et affiche son alliance avec le dictateur syrien Bachar El-Assad, l’Occident est convaincu que Poutine est capable de tout ou presque. Le gouvernement britannique estime même qu’il est personnellement responsable de l’attaque contre Skripal. Il n’y a aucune preuve, mais la presse britannique aime à rappeler que Poutine a été agent du KGB, ce qui manifestement lui suffit. Poutine a conforté cette image en déclarant que les “traîtres” finissaient “mal”, après avoir proclamé qu’il irait “buter [les terroristes] jusque dans les chiottes”.

Mais les services secrets des pays qui se trouvent à l’est du rideau de fer sont-ils vraiment plus impitoyables que ceux de l’Ouest ? 


Une chose est sûre, l’histoire regorge d’exemples en ce sens. En 1959, l’anticommuniste ukrainien Stepan Bandera est assassiné à Munich avec un pistolet spécial qui lui projette du cyanure au visage. En 1978, le KGB et les services secrets bulgares assassinent le dissident Georgi Markov en le piquant à la jambe sur un pont de Londres avec un parapluie qui lui a injecté de la ricine. En 1981, la Stasi tente de se débarrasser de Wolfgang Welsch [un dissident qui avait monté une organisation pour aider des Allemands de l’Est à fuir la RDA], en assaisonnant ses boulettes de viande au thallium.

C’est vrai, bien d’autres services secrets ont recours à des mesures extrêmes. Le Mossad a tué des centaines de terroristes, vrais ou supposés palestinien et iranien. L’opération commando américaine destinée à tuer Oussama Ben Laden, le chef d’Al-Qaida, au Pakistan restera elle aussi dans les livres d’histoire. Elle a donné lieu par la suite à un film intitulé Zero Dark Thirty. La réalité et la fiction passent leur temps à se courir après et si la réalité gagne souvent, ce n’est certainement pas uniquement grâce aux Russes.

Cependant, les services secrets sont utilisés plus souvent à l’Est qu’à l’Ouest contre les dissidents ou les opposants. Après le stalinisme, la direction soviétique avait placé les services secrets sous le contrôle du Parti et du Bureau politique de façon à éviter qu’une seule personne puisse décider arbitrairement d’y faire appel. Avec Poutine en revanche, c’est à nouveau un homme venu des services et travaillant avec les services qui est au pouvoir et il n’y a pas la moindre force politique en vue pour le surveiller.

Aux États-Unis non plus, ce ne sont pas toujours les principes de l’État de droit qui guident les méthodes des services secrets. Dans les années 1950, la CIA a élaboré des plans grotesques pour assassiner le révolutionnaire cubain Fidel Castro. L’organisation s’est par la suite éloignée de ce type de méthodes, mais tous ses scrupules ont à nouveau disparu avec les attentats de 2001. Le président Barack Obama a commencé par étendre sa guerre des drones avant de limiter les assassinats ciblés aux terroristes qui constituaient un danger “immédiat”.

L’humain superflu.


Le caractère impitoyable des appareils d’État autoritaires trouve une illustration particulière dans les “pièges à miel” – ces espionnes ou espions qui séduisent les autres ou acceptent d’avoir des relations sexuelles avec eux. Les services occidentaux y ont certes eu recours, mais l’Union soviétique était imbattable à ce jeu, ce qui du point de vue occidental montre qu’elle est impitoyable. Comme l’expliquait l’ancien inspecteur général de la CIA Frederick Hitz : “Il n’y a que très peu de services occidentaux qui peuvent dicter à leurs citoyens que leur corps appartient à l’État.”

Ce n’est pas un hasard si un film qui traite de la question est actuellement diffusé au cinéma. Red Sparrow, qui raconte l’histoire d’une espionne russe chargée de séduire des hommes, n’aurait pas suscité l’intérêt du public en 2010. Il rejoint aujourd’hui la longue liste des films occidentaux dans lesquels les Russes manifestent mépris de l’être humain et violence. Red Sparrow aurait pu sortir en 1988 (si ce n’est que Jennifer Lawrence, l’actrice américaine qui joue l’espionne russe, n’était pas encore née à l’époque).

Doit-on encore coucher avec l’ennemi pour obtenir des informations ? 


Pour les services secrets, les plus grands bouleversements sont aujourd’hui davantage liés à la technologie qu’à l’idéologie. Pourquoi entraîner quelqu’un au lit pour lui arracher ses secrets quand on peut pirater son téléphone ? Pourquoi risquer la vie d’un agent quand on peut abattre l’ennemi avec un drone ?

On dit toujours que le film d’espionnage est un genre increvable : les régimes et les idéologies vont et viennent, mais il y aura toujours des individus prêts à s’exposer aux plus grands dangers pour un noble but. Cependant, deux des missions centrales des services secrets, obtenir des informations et tuer, nécessitent de moins en moins d’êtres humains. Si l’utilisation de robots et de drones se maintient, le film d’espionnage perdra bientôt son élément le plus important : l’agent lui-même.


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