17/05/2019

L’Europe doit défendre ses entreprises

Dans une note parue jeudi, le Conseil d’analyse économique propose de créer un « procureur commercial »




Europe entreprise
Europe entreprise




Pourquoi l’Europe est-elle incapable de se doter de champions industriels mondiaux ? Comment résister au rouleau compresseur chinois si nos entreprises échouent à grandir hors de leurs frontières ? Début février, le rejet de la fusion entre Alstom et Siemens par Bruxelles a relancé le débat sur la pertinence de la politique de concurrence européenne, jugée trop zélée par une partie de la classe politique française. Dans la foulée, Paris et Berlin ont adopté un manifeste commun « pour une politique industrielle européenne adaptée au XXIe siècle», appelant à revoir les règles concurrentielles pour permettre l’émergence de poids lourds continentaux – notamment dans la filière des batteries électriques. Un dossier sensible auquel la prochaine Commission devra s’attaquer, après les élections européennes de fin mai.

Pour apporter sa pierre au débat, le Conseil d’analyse économique (CAE), centre de réflexion placé sous la houlette du premier ministre, a publié une note sur le sujet, jeudi 16 mai. Intitulée « Concurrence et commerce : quelles politiques pour l’Europe ? », elle passe au crible l’efficacité des mesures communautaires en la matière. Son premier constat a de quoi surprendre : « Rien ne suggère que l’Europe ait une politique de concurrence excessivement rigoureuse », assurent les auteurs, Sébastien Jean, Anne Perrot et Thomas Philippon, tout trois membres du CAE.

Défense du pouvoir d’achat


De fait, sur 2 980 opérations de concentration notifiées à la Commission européenne entre 2010 et 2018, seules 7 ont été refusées. Parmi celles acceptées : la fusion de Luxottica et Essilor dans l’optique, ou de Lafarge et Holcim, dans le ciment. Preuve que la concurrence n’empêche pas l’émergence de champions européens, estiment les auteurs.

Surtout, celle-ci se montre efficace en matière de défense du pouvoir d’achat, son objectif premier. A cet égard, la comparaison avec les Etats-Unis est éclairante. Depuis quinze ans, Washington se montre plus laxiste en concurrence sur son territoire, si bien que la concentration des entreprises s’y est renforcée. Résultat : depuis 2000, les prix y ont, en moyenne, augmenté de 15 % de plus qu’en Europe où, dans certains pays, des mesures pro-concurrence ont eu des effets notoirement positifs. Exemple : l’octroi d’une quatrième licence à Free en France, en 2011, a fait baisser de 40 % les prix des services de télécommunications, désormais plus bas qu’outre-Atlantique.

Certes, les entreprises américaines, dont beaucoup sont en position dominante sur leur secteur, ont vu leurs profits augmenter bien plus vite que leurs homologues du Vieux Continent. Mais moins stimulées par la concurrence, elles ont utilisé cet argent pour distribuer plus de dividendes ou racheter leurs propres actions, tandis que leurs investissements, notamment en R&D, ont baissé. Dans le même temps, ceux-ci sont restés stables en Europe... Dit autrement : le problème européen ne vient pas de sa politique de concurrence, même si elle est perfectible, estime la note. Mais plutôt, « de l’articulation de celle-ci avec la politique commerciale ».

Si la première encadre le marché intérieur, la seconde définit nos relations avec l’extérieur, dans le respect des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). C’est là que le bât blesse : à l’heure où le multilatéralisme est menacé par la fièvre protectionniste de Donald Trump, ce cadre ne suffit plus. « L’Europe doit s’armer pour défendre ses intérêts économiques », insistent les auteurs, égrenant les cas où les règles européennes sont peu efficaces. Ainsi, le délai de traitement des abus de position dominante est si long que, parfois, les entreprises indûment concurrencées disparaissent avant la résolution du dossier.

De même, les « acquisitions tueuses d’innovation », lorsqu’un grand groupe étranger – notamment les Gafam – achète une start-up française ou allemande pour tuer la concurrence dans l’œuf, échappent bien trop aux radars de Bruxelles. Comment les distinguer des acquisitions classiques ? Le CAE propose d’instaurer la possibilité d’un contrôle ex post de l’autorité de concurrence, et d’autoriser un démantèlement dans les situations jugées critiques, comme aux Etats-Unis.

Mais le cas le plus problématique est peut-être celui des subventions d’Etat. L’OMC définit celles-ci comme les contributions financières clairement identifiées d’un gouvernement ou d’une entité publique à une entreprise. « Or, dans le cas chinois, le caractère protéiforme des subventions, prenant souvent la forme d’accès privilégié au capital, transitant par une multitude de canaux, dépasse très largement ce cadre », prévient le CAE.

Réformer l’accord de l’OMC


Ce dernier suggère donc de réformer l’accord de l’OMC sur le sujet, en renforçant les obligations de transparence, et en facilitant l’adoption de mesures compensatoires lorsque de telles subventions sont préjudiciables.

Parce que la réciprocité sur l’ouverture des marchés publics est difficile à faire respecter, parce que la confusion autour des règles désavantage l’Europe face à la puissance chinoise, le CAE suggère également la création d’un « procureur commercial » européen. Nommé par la Commission, doté de moyens d’enquête sérieux et capable de prendre des mesures de sauvegarde, il permettrait aux Européens de parler d’une voix plus forte et «de régler les problèmes les plus importants ».

On peut regretter que la note n’en dise pas plus sur la politique industrielle, l’autre volet susceptible d’aider l’Europe à fabriquer des champions. Elle souligne, néanmoins, l’existence des « projets importants d’intérêts européens communs » (PIIEC), qui autorisent les aides publiques non pas à une entreprise, mais à un secteur industriel réparti sur plusieurs Etats. C’est dans ce cadre que Paris et Berlin espèrent bâtir une filière européenne des batteries électriques, susceptible de concurrencer celle de la Chine. Mais de tels projets, concluent les auteurs, ne pourront fonctionner que si les Etats membres parviennent à dépasser leurs intérêts nationaux pour s’entendre...




11/05/2019

Comment Moscou tire les ficelles de l’Opep

Bien qu’elle ne fasse pas partie du cartel, la Russie joue un rôle capital dans les négociations entre pays exportateurs de pétrole.



OPEP
OPEP

Quand l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) s’est réunie à Vienne en décembre du 5 au 7 elle était au bord de l’implosion. Les cours du pétrole avaient chuté, des pays membres tels que l’Iran, le Venezuela et la Libye refusaient de réduire leur production, le Qatar avait quitté l’organisation et le président des États-Unis, Donald Trump, faisait pression sur l’Arabie Saoudite pour qu’elle maintienne les prix à un bas niveau.

Alors que les négociations étaient sur le point de capoter, le secours est arrivé de là où l’on ne l’attendait pas : de la Russie, qui n’est même pas membre de l’Opep. Vladimir Poutine, son président, a en effet finalement accepté de réduire la production pétrolière de son pays, conformément aux souhaits de l’Opep, à condition que l’Iran puisse continuer à extraire du brut. Ni l’animosité qui régnait lors de cette réunion, ni le rôle essentiel joué par la Russie n’avaient filtré jusqu’alors. Pourtant, ce qui s’est passé à l’époque a marqué un tournant pour la Russie qui, jusque-là, ne coopérait pas du tout avec l’Opep, et qui en est devenue un partenaire indispensable.

Alors que le cartel avançait cahin-caha d’une crise à une autre (miné par l’effondrement des prix, les changements de régime dans certains pays membres, les luttes internes et les attaques fréquentes de Donald Trump), la Russie a mis à profit l’autorité que lui confère son statut de grand pays producteur de pétrole pour lui venir en aide. Vladimir Poutine a ainsi acquis une influence considérable sur le pilotage du marché mondial du pétrole brut, évalué à 1 700 milliards de dollars [par an], tout en étendant son pouvoir au Moyen-Orient.

“La Russie est désormais la thérapeute de l’Opep”, estime Helima Croft, directrice de la stratégie pour les matières premières de [la banque d’investissement canadienne] RBC Capital Markets.

Plaisanterie.

Le ministre saoudien de l'énergie remaquer récemment en plaisantant qu’il discutait davantage avec son homologue russe Alexander Novak qu’avec certains de c'est collegue. “Nous nous sommes rencontrés à douze reprises en 2018”, a-t-il confié lors d’une conférennce de presse en mars.
Lors de la prochaine réunion de l’Opep

[le Comité ministériel de suivi Opep et non-Opep devrait se réunir le 19 mai à Djeddah, en Arabie Saoudite, pour préparer la conférence de l’Opep du 25 juin à Vienne], les Russe et l’Arabie Saoudite vont chercher à formaliser ce qui n’est pour l’instant qu’une alliance provisoire. Les Etas-Unis ont considéré l’Arabie Saoudite comme l’un de leurs plus proches alliés géopolitiques, lui ont vendu des armes et l’ont encouragée à jouer un rôle stabilisateur au Moyen-Orient. En contrepartie, Washington exigeait un approvisionnement stable en pétrole des marchés mondiaux pour atténuer les flambées de prix préjudiciables à l’économie américaine.
Mais depuis qu’elle dispose d’un nouvel allié en la personne de la Russie, l’Arabie Saoudite n’est plus redevable uniquement à Washington.

Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ont revu leur position de non-intervention qu’ils avaient depuis longtemps à l’égard du cartel. Donald Trump a posté plusieurs tweets demandant à l’Opep d’accroître sa production pour faire baisser les prix du pétrole, il a même téléphoné directement au gouvernement saoudien pour lui demander d’ouvrir les robinets. “Les liens entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite ont une importance vitale pour le maintien de la stabilité au Moyen-Orient et d’une pression maximale sur l’Iran”, explique un haut responsable de l’administration américaine, qui assure que “ces liens restent forts”.

Cependant, le meurtre du journaliste dissident Jamal Khashoggi dans le consulat de l’Arabie Saoudite en Turquie en octobre 2018 a créé une fêlure entre les deux pays – et a offert une occasion à la Russie de renforcer sa présence auprès de l’Opep.

En fait, l’alliance entre la Russie et l’Opep a vu le jour il y a plus de deux ans avec la nomination de trois nouveaux dirigeants. Tout d’abord, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le fils du roi Salmane, s’est mis à jouer un rôle plus actif dans la politique pétrolière de son pays, en rupture complète avec ce qui se faisait ces dernières années quand la cour royale laissait le soin à des hauts fonctionnaires du ministère de l’Énergie de s’en occuper. Mi-2016, il a remplacé, à la tête du ministère du Pétrole, Ali Al-Naïmi, qui incarnait la politique pétrolière saoudienne depuis des lustres, par Khaled Al-Faleh, qui a longtemps exercé des fonctions dirigeantes au sein de la compagnie nationale d’hydrocarbures Aramco. De son côté, Vladimir Poutine a chargé Alexander Novak de la stratégie pétrolière internationale du pays. Enfin, l’Opep a nommé le Nigérian Mohammed Barkindo au poste le plus élevé de secrétaire général.

Les cours s’étaient effondrés en 2016 et ne semblaient pas près de rebondir. Ces trois hommes avaient besoin d’arriver à un accord pour réduire la production afin de faire remonter les prix. La Russie et l’Opep ont alors accepté d’extraire moins de brut. À la mi-2018, les prix du brut étaient repartis à la hausse, du fait de cette baisse de production ainsi que d’un regain d’espoir de croissance économique mondiale. Mais, à la fin de l’année, les perspectives économiques mondiales étaient assez sombres à cause de la guerre commerciale entre les États- Unis et la Chine.

Quelque temps avant la réunion de décembre de l’Opep, les cours du pétrole avaient perdu près de 30 % en six semaines. Pour soutenir les prix, les Saoudiens doivent alors arriver à un accord à l’unanimité sur la réduction de la production. L’Iran, déjà handicapé par les sanctions américaines appliquées depuis novembre, est réticent. La Libye et le Venezuela, en proie à des troubles internes, traînent également les pieds.

Alors que le cartel est sur le point de se réunir à Vienne, le Qatar ébranle les marchés pétroliers mondiaux en annonçant [le 3 décembre] son départ de l’Opep. Il fait partie d’un petit groupe de pays membres qui se sentent marginalisés par le renforcement de l’alliance russo- saoudienne. À l’Opep, “quasiment tout tourne autour de ce que veulent le prince Mohammed et son copain Poutine”, regrette un haut fonctionnaire qatari.

Lors d’entretiens accordés au Wall Street Journal, des responsables de pays membres de l’Opep ainsi que des hauts fonctionnaires russes ont raconté les négociations tendues qui s’en sont suivies.

Dès le début de la réunion [le 6 décembre], Khaled Al-Faleh, le ministre saoudien de l’Énergie, doit faire face à des demandes contradictoires. D’un côté, Donald Trump exerce des pressions en privé sur le prince héritier saoudien pour qu’il maintienne les cours du pétrole à un bas niveau, et incite publiquement sur Twitter l’Opep à faire de même. “Espérons que l’Opep maintiendra en l’état ses flux pétroliers sans les restreindre, tweetait le président américain le 5 décembre. Le monde ne veut pas et n’a pas besoin d’un pétrole plus cher !”

De l’autre côté, Khaled Al-Faleh doit garantir des recettes pétrolières suffisantes à son pays – une incitation à faire monter les prix. En effet, près de 87 % des rentrées budgétaires de l’Arabie Saoudite proviennent du pétrole.

Quand Khaled Al-Faleh demande à l’Iran de baisser sa production comme les autres, le ministre du Pétrole iranien, Bijan Zanganeh, refuse, reprochant aux pays du Golfe d’avoir pris les parts de marché perdues par l’Iran à cause des sanctions internationales. Selon une source présente lors du débat, il aurait pointé du doigt Suhail Al-Mazroui, le ministre de l’Énergie des Émirats arabes unis et président de l’Opep, en lui lançant : “Vous êtes l’ennemi de mon pays !” Il menace ensuite de se retirer de l’Opep.

L’organisation est censée parvenir à un consensus dans la journée et le lendemain se réunir avec le groupe des pays non membres de l’Opep [dit “Opep +”], dirigé par la Russie et qui comprend notamment le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan [mais aussi le Mexique, Oman, la Malaisie...], afin de parvenir à un accord plus large. Mais Suhail Al-Mazroui est contraint de lever la séance sans avoir abouti à un accord.

Promesse. 

Le russe Alexander Novak, qui était à Vienne, rentre à Saint- Pétersbourg en début de journée pour consulter Vladimir Poutine. Ce dernier lui donne alors son aval pour proposer une diminution de la production russe plus importante que prévu, et lui demande de s’assurer que la réunion ne se conclura pas sans accord.

De retour à Vienne, Alexander Novak rencontre son homologue iranien et lui promet d’amener les Saoudiens à exempter Téhéran de toute diminution de production, toujours selon des responsables de l’Opep. Lors d’une rencontre en aparté avec Khaled Al-Faleh, Alexander Novak accède à la demande de l’Arabie Saoudite de voir la Russie réduire ses volumes dans les mêmes proportions qu’elle, en échange de la promesse de Riyad d’autoriser l’Iran à continuer à pomper du brut. Novak reconnaît que la Russie a tout intérêt à ce que l’Opep réduise sa production. “Nous avons besoin d’un baril à 60 dollars, déclare-t-il, et nous sommes encore sous le coup de sanctions.”

Khaled Al-Faleh est tout sourire lorsqu’il retourne dans la salle des négociations de l’Opep.

La coalition a commencé à diminuer sa production en janvier. Depuis, les cours du pétrole se sont relevés de 30 %. L’Arabie Saoudite affirme avoir davantage réduit ses volumes que ce qu’elle avait promis. De son côté, la Russie s’était engagée à diminuer sa production de 230 000 barils par jour, mais en mars, elle ne l’aurait fait que de 120 000 barils par jour, selon des représentants de l’Opep et de la Russie.

Néanmoins, Riyad est prêt à fermer les yeux sur les manquements de la Russie car il a besoin de soutien sur la scène internationale. “Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre les Russes”, affirme un responsable saoudien.

Contamination

Voilà qui est “embarrassant pour la Russie et qui ternit son image de fournisseur fiable de pétrole”, note le Financial Times. “Aux alentours de Pâques, raconte Fortune, des rumeurs ont commencé à circuler dans les compagnies pétrolières occidentales, selon lesquelles le pétrole russe transporté par l’oléoduc Droujba [...] était pollué par du chlorure organique.” Ce produit très corrosif est utilisé dans certains puits de pétrole mais doit être retiré ensuite, sous peine d’endommager les pipelines et les raffineries. La contamination – d’origine encore indéterminée – affecterait l’équivalent de “30 millions de barils, soit 15 supertankers”, ajoute Bloomberg. En Biélorussie, l’oléoduc Droujba se divise en deux branches : le tronçon nord va en Allemagne via la Pologne, le tronçon sud passe par l’Ukraine, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie. Plusieurs de ces pays doivent désormais puiser dans leurs réserves stratégiques de brut pour alimenter leurs raffineries. L’incident a alimenté la hausse des cours du pétrole ces dernières semaines.

03/05/2019

En Russie, les cas d’accusation de crime économique se multiplient

Ces dernières années, la justice s’est muée en arme au service du pouvoir politique





Vladimir Poutine
Vladimir Poutine



Avec moi, en prison, il y avait beaucoup d’ hom­mes d’affaires condamnés à des peines de cinq ou six ans », se souvient Oleg Navalny, de passage à Paris avec son frère Alexeï, l’op­posant russe qui porte plainte contre la société française Yves Rocher pour « dénonciation ca­lomnieuse ». « Beaucoup d’entre eux s’étaient simplement opposés à la saisie de leurs actifs par des re­ présentants du pouvoir, ou avaient refusé de se faire racketter. »

Ces dernières années, la justice s’est de plus en plus transformée, en Russie, en un outil de résolu­tion de conflits commerciaux, ou en arme au service du pouvoir po­litique. S’il n’a pas été le premier condamné dans une affaire éco­nomique manifestement fabri­quée, l’opposant Alexeï Navalny, grand frère d’Oleg, fait partie des précurseurs.

« En 2012, quand l’affaire Yves Ro­cher a démarré, ces accusations étaient encore exceptionnelles, assure ­t'­il. A l’époque, le pouvoir cherchait n’importe quoi pour me faire taire, sans pour autant faire de moi un prisonnier politique. Il a été jusqu’à solliciter des anciens de mon école, à évoquer des cas de braconnage... L’affaire Yves Ro­cher, qui plus est portée par une firme étrangère, leur convenait parfaitement. »

De fait, en se faisant accuser d’es­croquerie, M. Navalny se voyait ainsi attaqué sur son propre terrain. En effet, l’ancien avocat s’est imposé au sein de l’opposition par ses enquêtes sur la corruption des caciques du régime. En 2011, sa for­mule faisant de Russie unie, le parti au pouvoir, «le parti des voleurs et des escrocs » fait florès.

« Affaires fabriquées »


Dès juillet 2012, une première af­faire, dite Kirovles, avait été ouverte contre lui, qui aboutira à une condamnation pour un dé­tournement supposé. Comme dans l’affaire Yves Rocher, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a évoqué un procès « arbitraire » et « de nature politique ».

Depuis, les procès pour corrup­tion de hauts dirigeants sont monnaie courante, avec quelques cas retentissants, comme ceux, en 2016, du ministre de l’écono­mie Alexeï Oulioukaïev ou du gouverneur de Kirov Nikita Bielykh. Dernière affaire en date, en mars 2019, les accusations de détournement contre l’ex­minis­tre du « gouvernement ouvert », Mikhaïl Abyzov, qui font suite à plusieurs arrestations de gouver­neurs ou de hauts fonctionnaires.

« Oulioukaïev et Abyzov sont des voleurs, des gens sur lesquels nous avons enquêté. Mais nous ne pou­vons pas crier victoire, explique Alexeï Navalny, car leurs affaires ont aussi été fabriquées. Ce que nous exigeons, ce sont de vrais tri­bunaux et une vraie lutte contre la corruption, pas quelques victimes des luttes de clans qui sont ensuite recyclées en une prétendue lutte contre la corruption. Sinon les “pe­tits”, ceux qui dérangent, continue­ront, eux aussi, d’être victimes. »

Des simples hommes d’affaires aux opposants locaux, les cas d’accusations de crimes écono­miques – fraude, escroquerie, blanchiment, détournement... – sont de plus en plus en nom­breux. « Techniquement, rien n’est plus simple que de fabriquer une affaire, assure M. Navalny. Il suffit d’un document quelconque avec quelques chiffres écrits dessus, qui servira de preuve, et d’un juge aux ordres ou acheté, dont le travail se limite à recopier l’acte d’accusa­tion dans son verdict. »

Quant au nombre toujours plus élevé de membres de l’élite diri­geante inquiétés, elle s’explique­rait, selon M. Navalny, par la mise en retrait du président Vladimir Poutine des affaires intérieures. « Avant, pour attaquer un ministre ou un gros poisson, il fallait un or­dre direct de Poutine. Aujourd’hui, le président est occupé à ses jeux géopolitiques, et n’importe quel gé­néral du FSB [les services de sécu­rité] peut rentrer dans ce jeu pour obtenir des galons ou de l’argent. » D’après lui, la logique à l’œuvre se­ rait la même s’agissant des diri­geants américain et français du fonds d’investissement Baring Vostok, en conflit commercial avec un banquier influent et à pré­sent poursuivis pour fraude.

 

02/05/2019

La nouvelle guerre du GPS et ses risques

LES ETATS-UNIS NE SE PRIVENT PAS D’EMPLOYER L’ARME DE LA GUERRE ÉLECTRONIQUE, MAIS, EN CE DOMAINE, LES RUSSES RIVALISENT 




GPS
Giove A2, un des GPS satellites du système GPS Galileo


Naviguer le long des côtes de la Syrie, au large des bases russes de Lattaquié, Khmeimim et Tartous installées dans ce pays, peut revenir à avancer les yeux bandés. «La zone est complètement brouillée », confiait récemment un officier français. Dans les zones de tension sévit la guerre du GPS (Global Positioning System), ce précieux système par satellite auquel se sont habituées les armées occidentales pour ses fonctions de positionnement, de navigation et d’horlogerie.

Le GPS est aisé à brouiller, y compris par des groupes armés peu équipés. Il peut aussi être sujet à « usurpation » (spoofing en anglais) : cette manipulation plus complexe consiste à envoyer de fausses coordonnées au terminal GPS des navires quand ceux-ci recalent leur position, par l’intermédiaire d’un appareil qui a pris la place du satellite habituel. Plus grave, si l’heure de référence fournie par le système (on parle de sa fonction timing) n’est plus fiable, des systèmes de télécommunication ou des radars militaires, agissant à la milliseconde près, seront perturbés. De quoi, au final, dégrader la précision de missiles tirés sur coordonnées ou empêcher d’utiliser l’outil qui localise les « forces amies » au sol.

Sur le spectre électromagnétique, la guerre n’est pas neuve, mais elle se déroule désormais à grande échelle. En théorie, tous les services de navigation par satellite peuvent être attaqués – GPS américain, Glonass russe, Galileo européen, NaviC indien, Beidou chinois, QZSS japonais. Les Etats-Unis ne se privent pas d’employer l’arme de la guerre électronique, mais, en ce domaine, les Russes rivalisent. «Dans certaines zones, le GPS est tellement brouillé que certains alliés de l’OTAN utilisent ponctuellement le Glonass », confie un spécialiste.

Face à la supériorité technologique des systèmes de commandement et de contrôle de l’OTAN, « la Russie a fait du développement de moyens asymétriques de guerre électronique une priorité pour usurper, dégrader et bloquer les services de positionnement », a établi l’ex- pert américain de la Jamestown Foundation, Roger Mc Dermott. Fin 2018, la Norvège et la Finlande ont protesté contre la mise en danger de la navigation civile par des actions de brouillage russes, au moment où se tenait un large exercice de l’OTAN dans la région.

Affecter le transport civil


« En l’état, la Chine et la Russie sont les seules puissances au seuil du combat cyber-électro- nique qui disposent d’un arsenal complet de moyens en mesure d’affecter le spectre électro- magnétique dans l’ensemble des milieux, y compris spatial», a estimé, en 2018, Philippe Gros. Ce chercheur a évalué les menaces pour le compte de l’état-major français dans le cadre de l’Observatoire des conflits futurs (consortium de la FRS, l’IFRI et Geo4i). «Les capacités des autres acteurs restent au mieux lacunaires », affirmait-il. Récemment, le groupe C4ADS (Center for Advanced Defense
Studies) a démontré que l’usage des perturbations GPS par Moscou est supérieur à ce qui était estimé jusqu’alors et qu’il affectait largement les activités du transport civil. Ces experts ont travaillé avec l’université du Texas et l’entreprise Palantir pour analyser les données. Entre février 2016 et novem- bre 2018, ils ont recensé 9883 cas d’usurpation, affectant 1311 bateaux civils. A partir de bases en Russie, en Crimée et en Syrie.

Des lieux étaient déjà identifiés comme abritant des matériels d’usurpation : Mos- cou, Saint-Pétersbourg, Sotchi et Guelendjik, sur la mer Noire, ou encore Kaliningrad. C4ADS dit « apporter la preuve de telles activi- tés à Arkhangelsk, dans le Grand Nord russe, Vladivostok, à l’est, le détroit de Kerch, près de la frontière avec l’Ukraine, Sébastopol et Olyva, dans la péninsule de Crimée». Le groupe a mis en évidence les activités anti- GPS de la base russe de Khmeimim, en Syrie. Il souligne «n’avoir pas établi que ces opérations sont utilisées pour viser délibérément des cibles », mais précise qu’elles gênent « de façon indifférenciée » navires et avions croisant dans leur rayon, même... russes.

Pour Moscou, cette guerre du signal permet de couvrir les déplacements de hautes personnalités. Le 15 mai 2018, quand le président Vladimir Poutine a inauguré le pont de Kerch, plusieurs dizaines de bateaux ont fait part d’un positionnement erroné. Les actions de leurrage, ensuite, protègent les installations stratégiques, du Kremlin aux datchas des oligarques. Depuis l’aéroport de Guelendjiik,

Moscou place sous cloche le plus grand port en eaux profondes de Russie à Novorossiïsk, qui abrite la flotte militaire de la mer Noire.

Il s’agit, enfin, de sécuriser les bases russes de l’étranger tout en recueillant du renseignement électromagnétique sur les forces adverses. « La Syrie est un banc de test pour de nouveaux matériels de guerre électronique. En avril 2018, le commandant des forces spéciales américaines en avait parlé comme de l’environnement électronique le plus agressif du monde», souligne C4ADS. Sur la base de Khmeimim, où Moscou a placé ses meilleures défenses aériennes S400 et ses avions furtifs SU-57, «les signaux de brouillage se- raient 500 fois plus forts que les vrais signaux GPS pour les avions volant dans la ligne de mire de l’émetteur, ce qui présente un risque direct pour la sûreté de l’aviation commerciale », écrivent ces experts.

Les armées occidentales peuvent se passer du GPS. Des centrales inertielles permettent aux navires de se situer. La « liaison 16 » de l’OTAN, qui possède son horlogerie, équipe avions et navires. Mais « les puissances, Etats- Unis en tête, investissent pour renforcer les signaux satellitaires du GPS et développer des technologies alternatives pour le positionne- ment, la navigation et le timing», indique Philippe Gros. La France, moins avancée, vient de lancer un programme pour créer un service de navigation combinant le GPS et Galileo, donc moins vulnérable.

30/04/2019

Le racisme des blancs du FBI contre les noir du FBI

Le FBI à un problème de race




FBI





L’ancien directeur James Comey a même qualifié le manque de diversité raciale du FBI de "crise". Certains ont fait valoir que le fait que le principal organisme fédéral chargé de l’application de la loi ne recrute pas une force mieux représentative du pays constitue un handicap et une menace pour la sécurité. Le bureau a consacré beaucoup d’efforts et d’argent au cours des trois dernières décennies pour tenter de résoudre le problème - et pourtant, ses rangs ne se sont moins diversifiés après le 11 septembre.

83% des 13 500 agents spéciaux du FBI sont blancs - et seulement 4,4. % sont noirs, même si les Afro-Américains représentent 12% de la population américaine. C’est une baisse de 6,5% il ya dix ans à peine, a déclaré à The Intercept, un haut responsable du FBI à la retraite impliqué dans les efforts de promotion de la diversité de cette agence. Au milieu des années 90, après une action en justice pour discrimination fondée sur des recours collectifs intentée par des agents noirs du FBI, les officiers noirs représentaient 5,3% des effectifs.

Et ce n’est que le problème racial au sein du FBI. Il est difficile de diversifier une agence que beaucoup associent encore à la surveillance systémique, à l'infiltration et à la répression des activistes des droits civiques par le passé - et qui conserve une discrétion suffisante pour cibler des individus et des groupes jugés suspects en fonction de critères race ou religion. Jusqu'à présent, les efforts du bureau en matière de réforme visaient principalement à recruter une force plus diversifiée. Mais les personnes de couleur qui s’inscrivent pour rejoindre ses rangs se retrouvent souvent isolées alors qu’elles sont confrontées au racisme et à la discrimination au sein du bureau, ainsi qu’à la police souvent raciste et discriminatoire.

C’est la lutte que Terry Albury semble avoir menée avant qu’il ne divulgue une série de documents à des journalistes. Albury, un ancien agent du bureau local du FBI à Minneapolis, a plaidé coupable mardi à deux accusations fédérales de violation de la loi sur l’espionnage. Dans un communiqué, ses avocats ont déclaré qu’Albury assumait la «pleine responsabilité» de ses actes - et a suggéré qu’il était motivé par son expérience personnelle du racisme au sein du bureau, ainsi que par le parti pris avec lequel il voyait le bureau opérer dans les communautés où il a servi.

«Le FBI a longtemps critiqué le fait qu’il s’agit d’une culture à prédominance masculine de race blanche qui, par conséquent, a souvent traité les communautés minoritaires avec méfiance et manque de respect. Ces critiques sont particulièrement fortes dans le contexte du terrorisme », indique le communiqué. «Pour Terry, le seul agent de terrain afro-américain du bureau de Minneapolis, le problème du racisme au sein du FBI et dans ses interactions avec les communautés minoritaires était particulièrement prononcé. La situation est devenue encore plus grave pour lui, après avoir déjà effectué une tournée pour le FBI en Irak, il a été affecté à la brigade antiterroriste et était tenu de mettre en œuvre directement les directives d'enquête du FBI qui profilaient et intimidaient les communautés minoritaires du Minnesota. et d'autres endroits où Terry a servi.

«Témoigner de tout cela comme un Afro-Américain, lui-même étant soumis directement dans certains cas a profondément affecté Terry de manière professionnelle et personnelle», poursuit le communiqué. "Les tensions et les conflits en lui sont devenus insupportables et il a agi."

Alors que les documents judiciaires déposés contre Albury n’identifiaient pas les informations qu’il était accusé de divulguer, les rapports ont lié les accusations à une série d’articles publiés par The Intercept concernant un ensemble de directives secrètes du FBI. Albury, qui pourrait faire face à 10 ans de prison pour chacune des deux accusations, a refusé de commenter. Sa condamnation n'a pas encore été fixée; le gouvernement a recommandé une peine de 46 à 57 mois. Le FBI a refusé de commenter son problème de diversité, mais le site Web de l’agence indique que «le FBI est déterminé à créer une main-d’œuvre hautement performante, diversifiée et inclusive. Cependant, il y a toujours un nombre disproportionnellement faible d'individus issus d'horizons divers au sein des rangs de l'agent spécial. »

Les membres de la grande communauté somalienne de Minneapolis - une cible majeure des efforts du FBI - ont déclaré à Intercept que les documents dont Albury était accusé de fuite ont permis de faire la lumière sur le profilage et le harcèlement du FBI. ils étaient reconnaissants du courage de l'ancien agent pour les rendre publics.

La fraternité

Quelques mois avant son limogeage par le président Donald Trump, Comey a prononcé un discours dans une université historiquement noire, déplorant que «le pourcentage d’agents spéciaux au sein du FBI qui soient blancs» augmente régulièrement depuis une décennie. «C’est une crise pour les raisons que vous avez, et j’ai travaillé très dur pour que tout le FBI comprenne», at-il déclaré à l’audience.

Ce n’est pas la première fois que Comey aborde la lutte du bureau contre la diversité - ni son problème beaucoup plus important avec le racisme. Dans son célèbre discours de 2015 sur les «dures vérités», qui faisait suite à des manifestations nationales contre les brutalités policières, M. Comey a déclaré que «le FBI est majoritairement blanc et masculin parmi mes agents. … Je dois changer les chiffres. » À cette occasion, il a également reconnu le rôle historique joué par les forces de l'ordre dans les communautés de couleur: Nous devons tous être honnêtes pour reconnaître une grande partie de notre histoire, c'est pas joli.

Mais malgré la reconnaissance répétée que le bureau devait faire mieux - a également rappelé l'ancien directeur Robert Mueller et l'actuel directeur Christopher Wray - le FBI n'a pas réussi à changer.

En 1991, un groupe d'agents noirs a intenté contre le bureau une action en justice pour discrimination raciale, alléguant qu'ils se voyaient régulièrement refuser des promotions destinées à des agents blancs possédant les mêmes qualifications. Un juge a statué en leur faveur et le FBI a promis de le réformer - mais cela n’a pas entraîné une nouvelle action en justice et un deuxième règlement, celui-ci chargeant un modérateur externe de superviser les plaintes de discrimination. Emmanuel Johnson, le principal demandeur dans le procès de 1991, a déclaré à The Intercept que «pratiquement rien» n'avait changé en conséquence.

"En fait, c'est pire maintenant que lorsque nous avons intenté la poursuite", a déclaré Johnson, qui a servi dans le bureau pendant 26 ans. "Les statistiques sont pires maintenant."

Michael Mason, un ancien directeur adjoint chargé des affaires criminelles, de la cybercriminalité, de l’intervention et des services du FBI, et l’un des hommes noirs les plus influents de l’histoire du bureau, dit que ce n’est pas faute d’essayer. Comme Albury, Mason a déclaré qu'il était souvent le seul agent noir dans la salle au cours de ses 23 années de carrière au sein du bureau. Il a dit qu’il avait parfois annulé les enquêtes qu’il avait trouvées problématiques et il a rappelé qu’il avait dit à un agent qu’il ne pouvait pas faire courir les assiettes juste parce qu’il avait vu un Coran sur la banquette arrière de leur voiture. Mais Mason, qui a quitté le bureau en 2007, a également déclaré qu'il était «très satisfait» de la façon dont il avait été traité et promu au bureau.

Aujourd’hui, Mason collabore à l’initiative du FBI intitulée Diverse Agent Recruiting. «Je suis désolé de dire que 10 ans après ma retraite, lorsque la représentation des Afro-Américains au bureau était d’environ 6,5%, c’est à peu près 4,5 aujourd’hui», at-il déclaré. "Mais je ne crois vraiment pas que cela soit dû à un manque systémique d'effort."

Alex Turner, un autre directeur adjoint du FBI noir qui a pris sa retraite en 2014, a fait écho à ce sentiment. "Je ne pense pas qu’il y ait un parti pris systématique au sein du bureau", at-il déclaré à The Intercept, soulignant que sa propre carrière indiquait qu’il était possible pour les minorités de gravir les échelons. «Était-ce facile? Non. Ai-je eu des préjugés en cours de route? Absolument."

Les critiques soutiennent que se focaliser sur le recrutement n'a guère modifié les préjugés de l'agence et que le manque de diversité du FBI est symptomatique de l'incapacité plus large du bureau à changer sa façon de voir le monde dans lequel il opère, en aliénant ceux qui voient les choses différemment autant que celles qui sont différentes.

"La situation a empiré chaque année depuis le 11 septembre, et je ne pense pas que ce soit un accident", a déclaré à The Intercept, Michael German, un ancien agent du FBI et membre du Brennan Center for Justice. «Le FBI a fait des discours, mais il n’a pas réagi de manière à changer les choses, en partie parce qu’il existe un impératif de sécurité nationale qui a tendance à considérer les membres du FBI avec suspicion, surtout s'ils se démarquent. "

«Les politiques de sécurité nationale que le public devrait connaître témoignent de préjugés raciaux et ethniques qui rendent difficile le travail de personnes qui ne sont pas conformistes», a ajouté M. German. «Le problème est que le FBI est une organisation très conformiste. Ainsi, quiconque critique publiquement le FBI est exclu de la grande fraternité du FBI - et je parle de fraternité, car elle est presque toujours masculine, de même que la quasi-totalité des Blancs. "(Seulement 20% des agents spéciaux du FBI sont des femmes) les chiffres du bureau.

Said Barodi, un ancien analyste des services de renseignements américano-marocain qui a passé près de 10 ans au siège du FBI et au bureau extérieur de Washington, a déclaré que les efforts de recrutement pour la diversité avaient fonctionné, même si, en tant que musulman, il était "pleinement conscient" de l'examen minutieux du FBI de sa communauté avant son adhésion. "[La division des ressources humaines] fait un très bon travail en essayant d'attirer et d'attirer divers types d'employés", a déclaré Barodi à The Intercept. "Mais une fois que vous entrez, c’est une histoire complètement différente."

Barodi a été embauché alors que le bureau se démenait pour trouver du personnel arabophone. Mais alors que le FBI recherchait des analystes musulmans et nés à l'étranger comme lui, il ne leur faisait jamais totalement confiance et ne les traitait pas de la même manière, a accusé Barodi. Selon The Guardian, Barodi a été licencié en février 2017 pour avoir refusé de coopérer avec les agents des douanes de l'aéroport qui, selon lui, le ciblaient en raison de ses antécédents. Barodi a déclaré à The Intercept qu'il avait fait appel de son renvoi auprès de la division des ressources humaines du FBI et qu'il avait appris en juillet qu'il serait réintégré dans ses fonctions. Après beaucoup d’attente, il a récemment été averti que sa réintégration était bloquée.

«Je voulais servir mon pays. Je voulais combattre le terrorisme, combattre mes ennemis américains et faire mon devoir de patriote, mais petit à petit, j'ai découvert que je suis la cible à l'intérieur », a déclaré Barodi à The Intercept. "Les gens comme moi sont la cible."

Barodi a déclaré que le système ne l’avait conduit nulle part et qu’il ne pouvait pas reprocher à Albury de chercher d’autres moyens. «Je sais exactement ce qu'il a ressenti», a-t-il déclaré. «Depuis 2012, je me bats contre cela par le biais des canaux officiels. Regardez ce que les chaînes officielles m'ont apporté: je me suis fait virer. "

Barodi a souligné que son épreuve était partagée par de nombreux arabes et musulmans travaillant au bureau. Un programme du FBI appelé «gestion des risques post-arbitrage» a été particulièrement controversé en raison de la surveillance accrue à laquelle il soumet le personnel du FBI d’origine étrangère. L’agent du FBI qui, peut-être plus que d’autres, a porté atteinte à la sécurité du bureau au cours de son histoire est un homme blanc né aux États-Unis - Robert Hanssen - qui a révélé des secrets à la Russie pendant plus de deux décennies. Mais le bureau est beaucoup plus susceptible de soupçonner ses agents non blancs et musulmans. Les Afro-Américains, a ajouté Barodi, citant COINTELPRO, ont été les cibles de l'agence encore plus longtemps.

«C’est juste l’histoire. Il est enraciné dans l’ADN du FBI », at-il déclaré. "Même après que des personnes aient été autorisées à entrer et que des mesures de diversité aient été introduites dans le FBI, et que des Afro-Américains et d'autres minorités aient réussi à pénétrer à l'intérieur, cela ne signifiait pas qu'ils allaient réussir."

Le FBI a refusé de commenter le cas de Barodi.

Johnson, le principal demandeur du procès de 1991, a déclaré que depuis son départ du bureau en 1999, de nombreux agents de couleur avaient demandé conseil, car ils avaient été victimes du même type de discrimination qu’il avait subie des années auparavant. Il leur a parlé à tous.

"Si M. Albury avait pris contact avec moi, j’aurais fait la même chose pour lui", a déclaré Johnson à The Intercept, ajoutant qu’il comprenait la frustration d’Albury mais désapprouvait ses actes. "Je lui souhaite le meilleur. Je déteste voir sa carrière se terminer ainsi. C’est vraiment tragique.

Quand le déserseur n'est pas un homme blanc puissant

Comey, dans ses notes de service récemment publiées, décrit une conversation privée avec Trump au cours de laquelle le président se plaint de fuites concernant ses appels téléphoniques avec les dirigeants mexicains et australiens, ainsi que des appels de Michael Flynn avec des représentants russes.

Comey écrivait dans la note de service qu'il sympathisait avec le président, puis expliquait pourquoi les fuites concernant les opérations du FBI étaient aussi «terribles et constituaient une grave violation de la loi».

«J'ai dit que j'avais hâte de trouver des fuites et que je voudrais en faire passer un message à la porte», a écrit Comey. «J'ai dit que c'était difficile et il a répondu que nous devions nous occuper des journalistes et que, il y a 10 ou 15 ans, nous les avons mis en prison pour savoir ce qu'ils savaient et cela a fonctionné. Il a mentionné Judy Miller par son nom. J'ai expliqué que j'étais un partisan de la recherche de fuites de manière agressive, mais qu'il était difficile de s'en prendre aux journalistes. »

Selon le mémo, Trump a encouragé Comey à parler au procureur général Jeff Sessions "et à voir ce que nous pouvons faire pour être plus agressif". Puis, à la fin de la réunion, Trump a soulevé le problème des fuites. «J'ai dit quelque chose sur la valeur de mettre une tête sur une pique comme message», a écrit Comey. «Il a répondu que cela impliquerait peut-être de mettre des journalistes en prison. "Ils passent quelques jours en prison, se font un nouvel ami et sont prêts à parler." Je ris en marchant jusqu'à la porte que Reince Priebus avait ouverte. "

En août dernier, Sessions a promis de sévir contre les fuites d’informations classifiées et a promis de redoubler d’efforts pour poursuivre les dénonciateurs - et jusqu’à présent, le ministère de la Justice est sur le point de tenir sa promesse. Bill Priestap, directeur adjoint de la division de contre-espionnage du FBI, a averti après le plaidoyer de culpabilité d’Albury que "le FBI travaillera sans relâche pour traduire en justice ceux qui divulgueraient les secrets de l’Amérique".

Albury est la deuxième personne - après le contractant Reality Winner - de l’agence de sécurité nationale - à être accusée en vertu de la loi sur l’espionnage d’avoir divulgué des documents à des journalistes depuis l’entrée en fonction de Trump. Avant lui, Barack Obama avait mené une guerre sans précédent contre les lanceurs d'alerte, supervisant plus de poursuites en vertu de la Loi sur l'espionnage que tous ses prédécesseurs.

Mais tous les accusés qui fuient ne reçoivent pas le même traitement.

Les agences gouvernementales répondent souvent plus durement aux dénonciateurs dont les révélations les gênent que pour ceux qui mettent la sécurité nationale en péril. Le meilleur exemple de cela est peut-être l'ancien directeur de la CIA, David Petraeus, qui a plaidé coupable - et n'a purgé aucune peine d'emprisonnement - pour avoir échangé ses journaux très confidentiels avec son biographe et son amant, avant de mentir au FBI.

«Les personnes puissantes s'en tirent souvent avec une tape sur les doigts pour avoir parlé de ces choses, mais des personnes moins puissantes se font souvent lancer le livre», a déclaré à The Intercept, Trevor Timm, directeur exécutif de la Freedom of the Press Foundation. "Terry Albury va littéralement faire face à la prison pour avoir fait quelque chose qui était dans l'intérêt public et un acte de conscience."

Comey écrivait dans son nouveau livre que «Petraeus était traité selon un double standard fondé sur la classe. … Un pauvre, un inconnu - par exemple un jeune ministre baptiste noir de Richmond - serait inculpé de crime et envoyé en prison ». En fait, certains de ceux qui encourent les conséquences les plus sévères en raison de la divulgation de documents sont des personnes de couleur. Stephen Kim, un ancien responsable du département d'État coréen-américain, a passé 10 mois en prison après avoir plaidé coupable d'avoir divulgué des informations confidentielles sur la Corée du Nord à un journaliste. Et Jeffrey Sterling, un ancien agent noir de la CIA, a été libéré dans une maison de transition en janvier après avoir purgé plus de deux ans de sa peine d'emprisonnement de 42 mois. En vertu de la loi sur l'espionnage, Sterling a été condamné pour avoir partagé des informations confidentielles avec le journaliste du New York Times, James Risen - actuellement à l'Intercept - au sujet d'un programme bâclé de la CIA. Les procureurs avaient tenté de forcer Risen à révéler sa source, mais il avait refusé.

Pour Sterling, il ne faisait aucun doute que la race avait joué un rôle fondamental dans l'hostilité avec laquelle le gouvernement avait porté des accusations à son encontre. Il avait quitté la CIA des années auparavant, après avoir d'abord déposé une plainte interne pour discrimination raciale et plus tard, une action en justice alléguant des représailles à cause de cette plainte. Dans une requête postérieure à la condamnation, les avocats de Sterling ont comparé son traitement à celui de James Cartwright, un général à la retraite du Corps des marines qui, à l’époque du procès, était sous enquête pour avoir fourni des informations confidentielles à un autre journaliste du Times. Cartwright a finalement plaidé coupable d'avoir menti au FBI au cours de l'enquête, mais Obama l'a pardonné avant sa peine.

Les avocats de Sterling écrivaient à l'époque: «La seule différence entre les deux cas, c’est que le général Cartwright est un haut responsable blanc et que Jeffrey Sterling est un Afro-Américain qui est devenu un banni de la CIA à la suite de sa plainte déposée publiquement suite a une revendication de discrimination en matière d’emploi ».

Barry Pollack, l'un des avocats de Sterling, a déclaré que la CIA considérait le procès comme une occasion de sauver la face après que le matériel divulgué ait porté atteinte à sa réputation - et que l'agence ait divulgué beaucoup plus d'informations secrètes dans le processus de procès que celles qui avaient été divulguées à Risen en premier lieu

"Je pense qu'il était très évident dans l'affaire Jeffrey Sterling qu'il était exclu de la CIA", a déclaré Pollack à The Intercept. "Il croyait que la race avait joué un rôle dans cela, et je le soupçonne, mais je pense que le fait qu'il ne fasse pas partie de la vieille garde, le régime, le club qui était la CIA, a vraiment conduit à la CIA position extraordinairement agressive contre lui. "

«Je pense que cela est vrai dans toutes les organisations où vous n'êtes pas considéré comme faisant partie de l'équipe: il est plus probable que vous ayez recours à la dénonciation, et il semble également plus probable que si vous le faites, vous serez poursuivi plus durement », a-t-il ajouté. «Du point de vue de la société, ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Si vous avez une organisation de personnes partageant les mêmes idées, les idées ne seront plus contestées, et si aucune organisation ne dispose de moyens suffisants pour contester un problème, il est nettement préférable, à mon avis, que le problème soit résolu par la dénonciation plutôt que par la dénonciation. ne soyez pas contesté du tout. "

La communauté

Albury a été interné au FBI alors qu'il était encore au collège et a rejoint l'agence après avoir obtenu son diplôme. Il a étudié la sociologie au Berea College, dans le Kentucky, où il s’est intéressé très tôt aux relations entre l’application de la loi et la communauté, effectuant des recherches sur l’initiative de police communautaire du département local. En 2001, il a reçu un prix pour les étudiants en sciences sociales qui ont montré un «caractère exceptionnel».

Jackie Burnside, l’un des anciens professeurs d’Albury, a déclaré à The Intercept qu’il avait «un très bon dossier» à l’école. «Je me souviens de lui comme d'un bon personnage, d'un bon élève, intelligent», a déclaré Burnside, qui n'a pas été en contact avec lui depuis des années. Suleiman Okoogua, un camarade de classe qui a vécu dans le même dortoir et a servi de référence pour sa libération du FBI, a déclaré à The Intercept qu'il était un «gars intelligent, très curieux. . ”

Au FBI, Albury a travaillé dans la lutte antiterroriste dans un bureau du Minneapolis-St. Aéroport Paul. Barodi, l'ancien analyste du FBI, a spéculé sur ce que cela aurait pu impliquer. «Son travail consistait essentiellement à traquer et à harceler les musulmans somaliens à Minneapolis», a-t-il déclaré. «C'était son travail. C’est ce qui l’a rendu fou. "

“C'est un agent spécial de carrière. Il a passé 17 ans. il avait trois ans pour prendre sa retraite avec une pension complète. Tout cela est sorti par la fenêtre », a ajouté Barodi. «La pression devait être extraordinaire pour lui. Les choses qu'il a dû voir ont dû être extraordinaires.

Dans leur déclaration, les avocats d’Albury ont écrit que «dans les affaires impliquant des divulgations non autorisées de questions d’intérêt public, on prétend toujours que la personne qui a divulgué aurait dû recourir à des voies officielles. viable."

Les voies de recours internes ont déjà échoué. Thomas Drake, un ancien employé de la NSA, a essayé toutes les voies officielles dont il disposait lorsqu'il était convaincu d'actes répréhensibles à l'agence. Drake a informé ses chefs, l'inspecteur général de la NSA, l'inspecteur général du département de la Défense et les comités du renseignement du Congrès. Puis, en dernier recours, il s'est tourné vers un journaliste du Baltimore Sun. Il s'est retrouvé avec 10 accusations fédérales, dont cinq en vertu de la Loi sur l'espionnage. Toutes les accusations ont finalement été abandonnées et Drake a plaidé coupable à un chef d'accusation de délit de dépassement de l'utilisation autorisée d'un ordinateur gouvernemental.

Le cas de Drake indiquait clairement que le recours à des voies officielles n’était pas une garantie que l’on se préoccuperait de la situation - ni qu’on ne se vengerait pas.

«Il n'y a pas de moyen sûr pour un dénonciateur du FBI de signaler en interne une plainte sans s'exposer à des représailles», a déclaré à The Intercept, un ancien agent et lui-même un lanceur d'alerte. "Le système interne utilisé par le ministère de la Justice pour statuer sur les cas de représailles des dénonciateurs est un échec complet."

German a déclaré que les documents accusés par Albury d’avoir fui n’auraient jamais dû être dissimulés au public. "La plupart d'entre eux étaient des documents de politique du FBI, et si nous vivons dans une démocratie, nous ne pourrons pas avoir de politique gouvernementale secrète", a-t-il déclaré à The Intercept. «Clairement, leur libération ne met pas notre survie nationale en péril. Tout ce qu’elle a fait est de fournir au public plus d’informations sur la façon dont le FBI conduit ses affaires, et il est clair qu’il y avait des preuves d’abus, en particulier dans de nombreux documents sur le ciblage des immigrants et des journalistes ».

"Ces choses sont des menaces pour notre démocratie, pas des choses qui sont faites pour protéger notre démocratie", a-t-il ajouté.

Mason, l'ancien directeur adjoint du FBI, a déclaré que l'idée qu'Albury n'aurait pas pu répondre à ses préoccupations en interne était «risible». «Je crois que si vous vous joignez à une équipe de football et que le quart appelle un coup de fil, tout le monde doit courir les bons itinéraires ou vous n'avez rien », a-t-il déclaré.

Mais Mason a ajouté que les fuites sont symptomatiques de problèmes plus importants et qu’elles devraient inciter les responsables à se demander pourquoi un agent ne les contacterait pas au préalable. «Si j’avais une fuite dans mon département, le premier endroit où je regarderais c’est mon bureau», a-t-il déclaré.

Certaines fuites, a-t-il ajouté, sont justifiées. «J’ai la conviction qu’il existe une place valable dans notre république pour certains types de fuites», a-t-il déclaré. «Je ne voudrais pas que des actes répréhensibles soient dissimulés. Je pense qu’il ya une obligation de le faire savoir au public. "

Pour de nombreux membres de la communauté somalienne de Minneapolis, les fuites d’Alury sont plus que justifiées. Jaylani Hussein, directeur exécutif du Minnesota du Conseil des relations américano-islamiques, a déclaré à The Intercept que le FBI et d'autres organismes chargés de l'application de la loi ont «procédé à un grand profilage de notre communauté», rendant visite à des personnes à domicile et les soumettant à harcèlement injustifié. En 2015, le Brennan Center a averti que les initiatives de sensibilisation du FBI à Minneapolis avaient été transformées en efforts de collecte de renseignements. Un an plus tard, un responsable de la Transportation Security Administration à Minneapolis a signalé qu'un superviseur lui avait ordonné de profiler les imams et les membres de la communauté somaliens.

«Les communautés de couleur ont appelé les forces de l'ordre à dénoncer ce type de pratiques», a déclaré Hussein, qui a déclaré avoir déjà participé à des réunions avec Albury, bien que l'agent n'ait jamais fait grand-chose. «Nous le félicitons de sa bravoure dans des institutions difficiles qui ont besoin de beaucoup de réformes pour mieux servir la communauté qu’elles servent».

Burhan Israfael Isaaq, un organisateur de la communauté somalienne à Minneapolis, était du même avis.

"Je pense qu'il a rendu de grands services aux citoyens de ce pays et en particulier aux personnes vulnérables au harcèlement du FBI", a déclaré Isaaq à The Intercept. «Plus de pouvoir pour lui. Les gens sont vraiment reconnaissants.