10/02/2018

Athlétisme : les douteux contrats de la Fédération internationale

Les accords de sponsoring et de droits télé entre l’IAAF et le groupe japonais Dentsu


Et si, en matière de corruption, les révélations qui éclaboussent la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) depuis plus de deux ans ne constituaient que la partie émergée de l’iceberg ? Et si les éléments les plus explosifs se cachaient dans les contrats conclus avec le groupe de communication japonais Dentsu, parmi les dizaines de millions d’euros de droits télé et sponsoring négociés ?

Un courrier de 84 pages, offre une saisissante plongée dans un univers rarement accessible au public. Daté du 24 juillet 2017 et envoyé au juge Renaud Van Ruymbeke par l’avocat de l’IAAF, Régis Bergonzi, le document comprend une lettre introductive accompagnée de plusieurs accords signés, de 2008 à 2015, entre des dirigeants de Dentsu et le président de la fédération, Lamine Diack.

« Strictement confidentiels » leurs détails n’avaient jamais été dévoilés. Entre la révélation d’un versement anticipé et « inexpliqué » de 15 millions de dollars  (12 millions d’euros), des
dispositions inhabituelles » et des présomptions de « paiements occultes » soulignées par l’avocat, ils pourraient s’avérer désastreux pour l’image du groupe japonais, l’une des plus grosses agences de publicité au monde.

Jusqu’à présent, les soupçons de corruption au sommet de la fédération portaient sur des cas de dopage dans l’athlétisme russe, étouffés en échange d’argent. En novembre 2015, l’ex-président de l’IAAF, le Sénégalais Lamine Diack, a été mis en examen pour son rôle supposé dans ce pacte. Suspecté d’avoir joué un rôle majeur dans cette affaire, son fils Papa Massata Diack, ex- consultant marketing de l’IAAF, est visé par un mandat d’arrêt international. Il vit désormais reclus à Dakar. Le père et le fils Diack sont par ailleurs concernés par un deuxième volet de ce tentaculaire dossier, visant cette fois l’achat de votes en marge de l’attribution des Jeux olympiques 2016 et 2020 à Rio et Tokyo.

Des clauses surprenantes

Pour comprendre le nouvel épisode qui s’annonce dans ce feuilleton judiciaire, un retour en arrière s’impose. Jusqu’au début des années 2000, la société suisse de marketing ISL détenait les droits télé de l’IAAF. Mais ISL fait faillite en 2001, rattrapée par la justice pour des histoires de pots- de-vin versés à des dirigeants de la Fédération internationale de football et du Comité international olympique. A la recherche d’un nouveau partenaire, l’IAAF se tourne alors vers Dentsu. Afin de traiter des questions spécifiques liées à l’athlétisme et de négocier l’exploitation des droits qu’elle a acquis, le groupe japonais recourt aux services d’Athletics and Management Services (AMS), une société suisse qui fera office de sous-traitant, composée... d’anciens d’ISL.

En 2008, l’IAAF signe de nouveaux contrats pour accorder l’exclusivité de ses droits télé et marketing mondiaux – hormis l’Europe et l’Amérique du Nord – au géant japonais, du 1er janvier 2010 au 31 décembre 2019. Les principales compétitions organisées sous l’égide de l’IAAF sont concernées. A Dentsu de trouver un maximum de diffuseurs et de partenaires pour rentabiliser au mieux ces droits, avec l’aide d’AMS.

« En contrepartie, note Me Bergonzi dans sa lettre, cet accord prévoyait que Dentsu s’engage à reverser 40 % de ses bénéfices (« profit share ») générés sur la totalité du contrat à l’IAAF en 2019 après déduction des frais stipulés au maximum à hauteur d’un montant de 4,37 millions de dollars par an. En outre, chaque année, Dentsu devait reverser à l’IAAF la somme de 18 millions de dollars à déduire du “profit share” final dû en 2019. »

A la fin de l’été 2014, l’IAAF annonce avoir signé un nouvel accord avec Denstu pour la période 2020-2029. Le paiement minimal annuel versé par le groupe japonais passe de 18 à 22 millions de dollars. Bientôt sur le départ, Lamine Diack se félicite publiquement de cette signature. « Il garantit une remarquable sécurité financière à l’IAAF et à ses fédérations membres », assure-t-il.

L’auto-satisfecit est-il mérité ?
A l’époque, la presse doit se contenter des déclarations de satisfaction des dirigeants de l’IAAF et de Dentsu. Mais l’avocat de la fédération, désormais dirigée par le Britannique Sebastian Coe – qui en a été vice-président de 2007 à 2015 –, remet très sérieusement en cause cette lecture. Et les contrats qu’il dévoile à la justice jettent le trouble.

De fait, les complexes accords révèlent des clauses surprenantes. Au terme de chacun des contrats (en 2019, puis en 2029), Dentsu doit donc verser 40 % de ses bénéfices. Mais « la part des bénéfices revenant à l’IAAF est calculée uniquement sur l’argent reçu effectivement par Dentsu, provenant de l’exploitation des droits accordés par l’IAAF », note l’avocat. Problème : avec ce mode de calcul, des intermédiaires peuvent se rémunérer, et ainsi réduire l’enveloppe à partager au final avec l’IAAF.

En d’autres termes, au moment de répartir les bénéfices avec l’IAAF, Dentsu peut déclarer à peu près le montant qu’il veut. C’est d’ailleurs ce que redoute Me Bergonzi, lorsqu’il écrit que « Dentsu a, à plusieurs reprises, cédé ses droits à des sociétés tierces ». « Cela pourrait signifier que ces strates de sociétés ont ponctionné à leur tour d’importantes parts sur les bénéfices provenant des droits octroyés », précise-t-il. 

Au cœur des soupçons évoqués dans cette lettre, la société AMS, qui récupère, selon l’avocat « des parts importantes et occultes de chaque paiement effectué ». Mais aussi Papa Massata Diack, par ailleurs mandaté par AMS, qui « tirerait profit de chaque côté de la transaction ». Sollicités, les dirigeants d’AMS n’ont pas souhaité répondre.

«Je n’ai touché aucune commission sur les contrats entre l’IAAF et Dentsu, assure pour sa part Papa
Massata Diack. Tout ce que j’ai touché relève de ventes de contrats de sponsoring et de droits télé sur les territoires qui m’étaient exclusivement réservés par un contrat signé avec AMS. » Le fils de l’ex-président rappelle que le partenariat avec Dentsu aurait rapporté « 492 millions de dollars » à l’IAAF, de 2001 à 2029.

Versement anticipé

Régis Bergonzi déplore que la fédération « [ne soit] pas autorisée à réaliser un audit de Dentsu pour quelque raison que ce soit, ni sur le calcul et les paiements de sommes qui lui sont dues, ni sur l’autorisation de ses droits de propriété intellectuelle ». L’IAAF n’a donc pas de moyen de vérifier si les règles ont été respectées, et si 40 % des bénéfices réellement générés ont bien été reversés.

L’avocat de l’IAAF s’interroge par ailleurs sur le versement, « étonnamment » anticipé, de 15 millions de dollars par Dentsu à la fédération, en 2013 et 2014. « Aucune part des bénéfices n’était exigible par l’IAAF avant 2020 », estime-t-il. Pourquoi un tel « cadeau » ? S’agissait-il de remercier Lamine Diack pour son rôle dans l’attribution des Jeux de 2020 à Tokyo, désignée le 7 septembre 2013 ? De remettre à flots les finances de l’IAAF avant le départ de celui qui présidait l’institution depuis 1999 ? De verser des commissions à Papa Massata Diack ?

Prudent, Régis Bergonzi écrit seulement que « la raison pour laquelle les conditions de l’accord initial IAAF-Dentsu ont été renégociées sur cette base demeure pour le moins obscure ». Contacté par Le Monde, l’avocat de l’IAAF n’a pas voulu faire de commentaire, ni préciser les motifs de l’envoi de son courrier au juge. Ni les conseils de Lamine Diack ni les dirigeants de Dentsu n’ont répondu à nos questions.

En janvier 2016, un rapport d’une commission indépendante de l’Agence mondiale anti- dopage recommandait « qu’une entité indépendante conduise un audit complet des contrats, des accords de marketing et de sponsoring concernant Papa Massata Diack ». L’IAAF a indiqué avoir, depuis, conduit ces audits. Sans communiquer publiquement à ce sujet, arguant de « clauses confidentielles » dans les contrats. Quant à la lettre envoyée au juge, la fédération préfère ne pas la commenter, « dans l’intérêt de l’enquête ».